LV. Sur le marquis de Sade

29 novembre 2012

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L’ouvrage de Raymond Jean, « Un portrait du marquis de Sade », constitue indéniablement une introduction de choix à la vie et à l’oeuvre de celui qu’on se plait à nommer « le divin marquis » – et ce, répété avec une telle persévérance que l’on doit se sentir finalement dispensé de relier ce signifiant jouissif au moindre signifié. L’ouvrage n’est pas une étude systématique, ou une thèse universitaire, mais le regard d’un écrivain sur un de ses modèles (on le devine parfois par les hommages un peu appuyés), ou du moins, sur un protagoniste du panthéon littéraire qui l’intrigue et suscite en lui le besoin de l’écrit. Comme il le souligne lui-même, la redécouverte assez récente de Sade écrivain en a fait parler et écrire plus d’un – Beauvoir, Barthes, Klossowski, Paz, Sollers. En effet, il y a quelque chose chez Sade qui doit séduire instinctivement les esprits aventureux, les esthètes des marges et des extrêmes, une débauche outrageuse qui parvient tout de même, dans son grand mouvement de dévoilement débridé de la libido, à retenir l’attention du penseur, du critique. Une profondeur cachée sous la superficialité des vices, disons.

La biographie qui sert de fil à l’ouvrage possède le mérite de confirmer ce que tous les rescapés de la naïveté littéraire auront déjà deviné in abstracto: entre le Sade des livres et le Sade de tous les jours, point d’identité. Ses incartades de jeunesse, qui lui valent une mauvaise réputation, puis l’emprisonnement, ne sont pas aussi ignoble que ce que l’on a voulu croire. Quant à l’écriture elle-même, elle se révèle en captivité, d’abord sous la forme du théâtre classique (asexué, pourait-on dire), et ce n’est que dans un second temps que le marquis rédige ce que la postérité voudra bien retenir de lui: Les 120 journées, Justine, La philosophie dans le boudoir, les crimes de l’amour. Pas de monstre, donc, mais seulement un homme qui, confronté à des temps d’incarcération qui se succèdent et ne semblent jamais finir, trouve dans l’écriture un moyen de fixer le maelström de ses fantasmes personnels et de ses pulsions avec une sincérité et un art consommés.

Le mouvement d’aller-retour équilibré que R. Jean effectue entre littérature et biographie est des plus instructifs, puisqu’il permet d’éclairer l’oeuvre à la lumière d’une vie singulière, tant dans les faits que dans le domaine affectif. Les longs développement que l’auteur consacre à la relation entre le marquis et sa femme sont extrêmement dignes d’intérêt, et valent à eux-seuls l’attention du lecteur, qui pourra trouver plus ample matière à réflexion dans l’ouvrage de Yukio Mishima, « Madame de Sade », et dans l’adaptation télévisée qu’en a fait Ingmar Bergman.

Pour ce qui est des textes, R. Jean a la délicatesse de n’être ni prude, ni impudique. Il conserve une distance avec le sulfureux matériau, mais ne prend pas la posture du précieux dégoûté, qui ne jetterait un oeil prudent sur les pages que pour se convaincre des horreurs dont elles sont le théâtre. Sous sa plume s’opère un dévoilement qui, en faisant la part du mythe, « découvre sous l’auteur un homme ». Ce qui s’avère d’autant plus émouvant que cela prend la forme d’un retour du refoulé de notre culture.

A ce titre, l’épilogue de R. Jean est d’une délicatesse extrême: « Mais il a existé une toile de Van Loo le représentant et il nous reste un portrait de son père qui peut évoquer ses propres traits. Ceci pour rappeler simplement qu’il était un homme réel. Ni monstre, ni fou, ni à l’inverse figure intouchable et digne de toutes les hagiographies. Surtout, ni spectre ni statue. Un homme d’abord profondément enraciné dans son temps, même s’il l’a dépassé, par sa démesure, d’une manière prodigieuse ».

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