LIV. Rhétorique de la subjectivité chez Céline

16 octobre 2012

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« La souffrance de l’homme (…) si il souffre il va être encore plus méchant qu’il n’est d’habitude (…) c’est pas la peine (…) qu’il aille bien quoi… »(1). Le dire célinien, parlé ou écrit, fourmille de ces jugements à l’emporte-pièce condensés sous la forme d’une formule bien frappée. Pour quiconque s’intéresse à la littérature, la chose n’a rien d’original. C’est chose rare que de trouver un écrivain n’affectionnant pas l’exercice consistant à juger arbitrairement, à découper le réel selon des catégories partiales, et le plus souvent farfelues. Cela relève presque du marketing: à travers la subjectivité extrême de l’affirmation, formulée le plus souvent avec une prétention universelle, on veut introduire le lecteur-auditeur à un certain regard, qui livre la clé d’une oeuvre littéraire. Le lecteur lui-même se laisse volontiers prendre au jeu: en partageant le jugement subjectif d’un auteur, on se reconnaît membre de la même confrérie humaine que lui, on goûte le plaisir élitiste et orgueilleux d’en être, nous, de ces initiés qui comprennent derrière l’affirmation fausse une vérité artistique et métaphysique qu’il s’agit de déverrouiller, et qui est accessible à bien peu. A l’orgueil du littérateur répond comme un écho l’orgueil du lecteur, et l’on ne tient rien de nouveau, tant il est admis que la grande république des lettres est avant tout une machine à brosser son ego dans le sens du poil.

En quoi Céline mérite-t-il alors un examen particulier ? Empruntant aux usages littéraires un autre vice fort répandu, nous oserons prétendre que sa singularité se tient dans l’incessante formule d’interpellation, qui foisonnent dans le texte au moins autant que les auxiliaires: « N’est-ce pas ? » Il semblerait que la particularité de la rhétorique de Céline se tienne toute entière dans cette constante prise à parti du lecteur. Pas une affirmation qui ne nécessite l’approbation du tiers qui bouquine son ouvrage, pas un seul jugement qui ne cherche à se fonder sur un appel au bon sens, à la vision-même de celui-ci. On s’épargnera la ridicule conclusion selon laquelle toute l’oeuvre de Céline est une conversation avec son public: ce n’est jamais le cas. Céline ne discute pas, il monologue, déblatère, souvent, il conduit son discours de morgue en rage, et jamais ne ménage d’espace pour que le lecteur puisse prendre part à ce qui se joue sur la page. Ce que réclame Céline, c’est l’assentiment silencieux, l’approbation de celui qui sous la plume de l’écrivain voit sa faculté visuelle se libérer, son regard se déciller, et qui bouche-bée va de découverte en découverte, ou même mieux, de désillusion en désillusion. Une telle révélation empêche littéralement « de l’ouvrir »: dans des expériences comme celle-là, on ne parle pas, on écarquille les yeux et on ouvre grand ses oreilles, on rend aussi disponibles que possible tous les orifices de la passivité, mais jamais davantage.

L’interpellation n’entame donc pas le dialogue, elle vise seulement à asseoir le discours sur ce que peut reconnaître le sens commun. On peut alors formuler plusieurs hypothèses sur les surenchères de description en hyperboles qui jalonne le texte célinien – où un même phénomène est décrit selon plusieurs métaphores différentes, élevant à chaque appendice de phrase d’un degré le niveau de virulence ou d’exagération: ou bien la première description vise à fonder une   base, un constat commun, qui va servir de tremplin pour légitimer une suite de figures bien plus audacieuses, soit les différentes figures constituent différentes manières pour l’écrivain de « tâter le terrain », afin de trouver la bonne manière d’hameçonner le lecteur en trouvant cette base commune dont il était question. Bien sûr, Céline possède sa manière très personnelle de mener à bien cette entreprise de séduction: il pêche à la dynamite. Les explosions stylistiques ravissent tout entier le lecteur, ou le perdent définitivement, mais après tout, si l’on doit se fonder sur le bon sens, il ne sert à rien d’échafauder intrigue sur intrigue pour emmener le lecteur là où, d’instinct, il ne veut pas aller: l’adhésion du bon sens doit nécessairement relever de l’immédiateté, de la fulgurance.

De ce point de vue, on ne pourra pas empiler sur le monticule des chefs d’accusation déjà gratinés, un énième crime qui serait celui de la tromperie sournoise. La rhétorique célinienne est une rhétorique de la sincérité. On ne contrefait pas des atomes crochus, la seule chose que l’on puisse faire, c’est de se dévoiler suffisamment, et avec un certain art, afin de d’offrir le plus de prises possibles à la subjectivité du lecteur. Mais préférer la confidence totale aux subterfuges littéraires est une posture dangereuse, et même lorsque le projet rhétorique parvient à ses fins, il n’est pas exclu que l’auteur, dans l’entreprise, y laisse des plumes. Céline l’apprendra à ses dépends: « Rien n’est gratuit dans ce bas-monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher forcément »(2).

NOTES

1. L.F Céline, Entretien radiophonique avec L.Pauwels (1960) in Anthologie Céline sous la direction de Paul Chambrillon, cité par David Labreure, Louis-Ferdinand Céline: une pensée médicale.

2. Semmelweis.

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