LIII. Voyage au bout de la nuit, encore

11 octobre 2012

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Après ces considérations sur lecture elle-même, il faudrait en venir à du Céline sonnant et trébuchant. Car la relecture de Voyage au bout de la nuit m’enseigne aussi beaucoup en matière de style. Je ne m’engagerai pas dans de lourdes analyses sur les enchaînements et schémas d’organisation des figures de styles utilisées: j’en serai bien incapable, et surtout, j’en serai bien éloigné de l’auteur. J’ai du mal à m’imaginer Céline comme quelqu’un à qui l’on accède à travers la besogne littéraire dans ses aspects les plus tristement linguistiques – la lettre sans l’esprit me semble prendre le chemin inverse de celui qui va à Meudon. Je ne crois priver personne en m’abstenant d’une démarche qui a sans doute été mieux conduite, en un volume plus conséquent, par d’autres que moi. Voilà le devoir d’humilité satisfait.

Je ne vais donc me contenter que de broder sur quelques observations d’un caractère subjectif avoué. En particulier, travaillant actuellement à mon mémoire sur Pascal – la subjectivité chez Pascal, on voit comme le sujet prend ses aises dans ce court article – je ne vais pas me refuser le plaisir tout universitaire de tirer à moi un auteur pour trouver en lui une consonance spirituelle avec mon auteur, et même, ce qui serait encore mieux, une consonance jamais-encore découverte. La tâche ne m’est pas facilitée: les ponts jetés entre Céline et Pascal brillent par leur absence. Quelle étonnante découverte que de ne trouver aucun résultat de recherche probant en tapant « Céline lecteur de Pascal »: voilà peut-être une des rares niches d’étude célinienne à n’avoir pas subi la colonisation universitaire. Je crois même entendre mon daïmon, opportuniste,  me souffler à l’oreille de ne pas laisser passer l’occasion.

Il faudra se rendre à l’évidence, si un tel pont existe entre deux auteurs aussi différents, il concerne le style. Tout autre rapprochement relèverait au mieux de la farce, au pire, de l’imposture intellectuelle. Le style, parce que c’est par son biais que selon le mot de Pascal, derrière l’auteur, on découvre un homme. Les deux écritures, chacune à leur façon, ont en commun d’engager bien plus leur auteur que ne le fait un travail de plume classique. L’écriture pascalienne, hésitant entre rigueur projective dans son projet apologétique, et sincérité flamboyante de chrétien convaincu, progresse selon des sinuosités analogues à celles qui ballottent la prose célinienne entre subjectivité quasi-dionysiaque et création d’un véritable ouvrage littéraire. « J’ai cessé d’être un écrivain, n’est-ce pas, pour devenir un chroniqueur. Alors, j’ai mis ma peau sur la table, parce que, n’oubliez pas une chose, c’est que la grande inspiratrice, c’est la mort »(1) On s’attardera délibérément, non sur le signifiant-phare qu’est la mort, mais sur celui, plus discret, de « chroniqueur ». Dans son sens ancien, le chroniqueur est celui qui rapporte de façon chronologique des faits historiques, des faits avérés. Sa fortune sémantique lui a octroyé une signification qui est comme son envers: qu’elle pouvait aussi être une douteuse collection d’indiscrétions que la conversation mondaine se charge de propager. Céline satisfait à ces deux exigences simultanément, en infléchissant la courbe de son regard pour qu’elle ne se braque plus que sur lui. Il est son propre chroniqueur, chronologiste parfois – de façon de plus en plus décousue – mais surtout, il semble prendre un réel plaisir à créer des ragots dont il est la propre victime. Céline a délibérément choisi les chemins les plus ardus de l’autofiction. Il ne s’agit pas de romancer tranquillement sa vie comme pour se changer les idées et tromper l’ennui, mais plutôt de se rapprocher à chaque ouvrage, chaque ligne peut-être, de ce que l’exercice comporte de plus dangereux. Certes, sur ce point, le Voyage est encore timide. Le funambulisme se résume peut-être uniquement à la mise en scène crue de sa propre lâcheté, ce qui n’est déjà pas sans risques. Les oeuvres postérieures n’auront de cesse de tromper la mort, encore et encore. C’est peut-être même en cela que la mort est la véritable inspiratrice: mise en scène sans filet de la mort de la vérité du sujet au travers la création de perspectives multiples et contradictoires qui brouillent définitivement les cartes de l’individu (soulignons même de façon lacanienne, de l’Un-dividu).

Fildeférisme oblige, nous devons rattraper Pascal au saut de paragraphe: ces perspectives multiples du moi qui se voile, ne pourrait-on y voir une forme plus élevée encore du divertissement qui consisterait en une réécriture de soi, qui permettrait tout à la fois de détourner le regard de son propre néant, et de s’en tenir si près que le pourrait encore, dans les tracés de la plume, sentir la chaleur toute proche de cet abîme que l’on nargue ? Nous ne pouvons pas imaginer un seul instant Pascal consentir de son lieu posthume à une hypothèse si fantasque; sa rigueur janséniste ne lui aurait pas permis des joies aussi coupables. Pour nous, il apparaît néanmoins qu’examinant leur danses respectives avec le regard qu’il faut – dont on n’osera pas prétendre qu’il est le bon, loin s’en faut – on peut trouver qu’il leur arrive parfois, étrangement, de s’accorder.

NOTES

1. L-F Céline, à Louis Pawels, 1959.

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