LII. Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline

10 octobre 2012

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J’avais toujours été sceptique face à l’idée de relire un ouvrage littéraire. A mon âge, on ne se paie pas le luxe de ressasser les mêmes choses alors qu’une bibliothèque infinie réclame toujours notre attention. La relecture, c’est bon pour les anciens, les spécialistes, mais ça n’apporte pas autant qu’une nouveauté digne de ce nom. La nouveauté ouvre un monde, à côté duquel l’apport des relecture équivaut à des miettes que veut bien nous jeter en pâture une mémoire qui a au moins tâché d’oublier quelques détails, pour ne pas rendre la chose trop insupportable. Seulement, j’avais depuis un moment contracté une dette vis-à-vis du premier chef-d’oeuvre célinien: entamé avec passion, puis abandonné à sa moitié, par négligence plus que par lassitude; il me restait encore à l’acquitter de cette désertion.

J’entreprend donc dès aujourd’hui de relire Céline, et déjà mes piteuses positions sur la relecture sont battues en brèche. Ce sentiment douloureusement salutaire, il est véritablement bon de le goûter lorsqu’on cherche par tous les moyens à s’élever et à apprendre: haine véritable pour une position qu’on a tenue à l’aveugle, sans raisons solides, sans raisons suffisantes, sans autre fondement, même, qu’un sourd et gratuit mépris pour une chose, une attitude, une entreprise.  En parcourant cette cinquantaine de pages, j’ai ressenti un plaisir plus vif et plus profond qu’à bien des premières lectures. Et la chose n’est pas étonnante: car il est vrai que l’ouvrage ne change guère; mais mon erreur fut de croire que la relecture ne sert qu’à mieux discerner le texte, à mieux le pénétrer en tant qu’objet littéraire fixe dont on peut augmenter la connaissance qu’on en a. Mais je me rend bien compte que c’est avant tout ce moi labile, fluctuant, qui n’est plus le même à la lecture et à la relecture; par le décalage de soi à soi est enclenchée la marche vers un nouveau niveau de lecture. Par un sursaut de fierté, je refuse de donner dans le discours naïf qui se complaît dans l’idée qu’à chaque lecture, on se connaît mieux soi-même. La plupart des tenants de cette illusion, leur roman de gare à la main, ne font pas autre chose qu’opacifier par leurs obsessions, névroses et tics de lecture, un sujet se faisant toujours plus lointain, ou plus absent.

C’est sans doute le propre de certaines bonnes lectures que de ne pas nous en apprendre davantage sur nous-mêmes. La plupart des lectures de fiction consistent précisément à nous fournir le divertissement pascalien nécessaire au maintien de notre santé morale. Mais il n’est pas à exclure qu’une littérature de meilleure qualité ne nous apprenne presque rien, et surtout, rien sur nous-mêmes. Ces quelques pages céliniennes ne m’ont rien tant révélé que l’abîme béant qui sépare, d’un côté, l’existence dans ce qu’elle a de plus dru et de plus densément sensé. De l’autre, l’incompréhensibilité de mon propre sujet, comme emprisonné dans la banquise épaisse du flottement. Tout au plus, j’ai donc appris ce que je ne suis pas. Mais pas d’une façon qui, par contraste ou par un obscur jeu de polarité, me permettrait finalement de me situer à l’opposé. J’ai appris qu’il est des choses, des vies et des expériences liées aux lettres qui me sont étrangères, sans que ce constat ne m’assigne la moindre place dans la topologie de l’existence. L’étrangeté de cet enseignement justifie largement le retour au texte célinien.

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