LI. Terre des hommes, de Saint-Exupéry

6 octobre 2012

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En forme d’aveu – Il m’apparaît désormais comme honteux de ne pas avoir eu plus tôt connaissance de l’oeuvre de Saint-Exupéry. Le prestige du Petit Prince semble masquer un écrivain dont les mérites sont sans aucun doute supérieurs à ceux que le roman pour enfant réclame; voilà sans doute une raison de pester contre l’exploitation commerciale de ce dernier, car elle fait passer le public à côté d’un magnifique auteur.

Il est souvent bon signe de resssentir au seuil d’un article un sentiment d’impuissance: les auteurs sont rares – ce sont sans conteste les meilleurs – qui nous font nous sentir démunis face à tout projet de restitution de leur labeur. Gracq en fait partie, Chateaubriand également, et il semblerait que Saint-Exupéry montre des signes d’appartenance à cette race d’indescriptibles qu’on ne peut qu’essayer d’introduire passionnément, en acceptant de voir notre tentative refluer dans l’échec, à la manière d’un Hölderlin essuyant les éclaircissements de Heidegger (qui en cette manière au moins est de quelque utilité). Il faut saluer la virtuosité du faiseur d’images, dont les représentations ont ceci de réussi qu’elles semblent éclore en toute simplicité, sans qu’à aucun moment leur caractère artificiel de gâte la rêverie par les sueurs du travail d’écrivain. « Une nappe sous un pommier ne peut recevoir que des pommes, une nappe tendue sous les étoiles ne peut recevoir que des poussières d’astres; jamais un aérolithe n’avait montré avec une telle évidence son origine »: voilà bien la manière la plus élégante et la plus pudique de relater la découverte d’un minéral céleste. D’autre part, la référence à Gracq n’est pas fortuite, car on retrouve chez son prédécesseur le même art de manifester l’impalpable – anachroniquement, on osera risquer: le surréel. Alors qu’il se rase avant d’entamer un nouveau vol au dessus du désert, et que les indications météorologiques lui assurent un temps propice, l’aviateur se félicite d’avoir su prédire l’inverse en se mettant à l’écoute d’un invisible pourtant très loquace: « Mais ce n’est pas ce qui m’émeut. Ce qui me remplit d’une joie barbare, c’est d’avoir compris à demi-mot un langage secret, c’est d’avoir flairé une trace comme un primitif, en qui tout  l’avenir s’annonce par de faibles rumeurs, c’est d’avoir lu cette colère au battement d’ailes d’une libellule ».

Le philosophe ne pourra avant de conclure se refuser le plaisir de trouver dans un ouvrage si exempt de prétention intellectuelle une réfutation des plus convaincantes de la critique heideggerienne du l’arraisonnement technique. Qu’il est triste de penser qu’un tel paragraphe, s’il n’était tombé dans l’oubli, nous aurait sauvé des peines tellement à la mode du Dasein: « L’usage d’un instrument savant n’a pas fait de toi un technicien sec. Il me semble qu’ils confondent but et moyens, ceux qui s’effraient par trop de nos progrès techniques. Quiconque lutte dans l’unique espoir de biens matériel, en effet, ne récolte rien qui vaille de vivre. Mais la machine n’est pas un but: c’est un outil. Un outil comme la charrue. Si nous croyons que la machine abîme l’homme c’est que, peut-être, nous manquons de recul pour juger les effets de transformations aussi rapides que celles que nous avons subies. […] Les notions de séparation de séparation, d’absence, de distance, de retour, si les mots sont demeurés les mêmes, ne contiennent plus les mêmes réalités. Pour saisir le monde aujourd’hui, nous usons d’un langage qui fut établi pour le monde d’hier. Et la vie du du passé nous semble mieux répondre à notre nature, pour la seule raison qu’elle répond mieux à notre langage. […] Notre morale fut, pendant la durée de la conquête, une morale de soldats. Mais il nous faut, maintenant, coloniser. Il nous faut rendre vivante cette maison neuve qui n’a point encore de visage. La vérité, pour l’un, fut de bâtir, elle est, pour l’autre, d’habiter ».

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