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« La souffrance de l’homme (…) si il souffre il va être encore plus méchant qu’il n’est d’habitude (…) c’est pas la peine (…) qu’il aille bien quoi… »(1). Le dire célinien, parlé ou écrit, fourmille de ces jugements à l’emporte-pièce condensés sous la forme d’une formule bien frappée. Pour quiconque s’intéresse à la littérature, la chose n’a rien d’original. C’est chose rare que de trouver un écrivain n’affectionnant pas l’exercice consistant à juger arbitrairement, à découper le réel selon des catégories partiales, et le plus souvent farfelues. Cela relève presque du marketing: à travers la subjectivité extrême de l’affirmation, formulée le plus souvent avec une prétention universelle, on veut introduire le lecteur-auditeur à un certain regard, qui livre la clé d’une oeuvre littéraire. Le lecteur lui-même se laisse volontiers prendre au jeu: en partageant le jugement subjectif d’un auteur, on se reconnaît membre de la même confrérie humaine que lui, on goûte le plaisir élitiste et orgueilleux d’en être, nous, de ces initiés qui comprennent derrière l’affirmation fausse une vérité artistique et métaphysique qu’il s’agit de déverrouiller, et qui est accessible à bien peu. A l’orgueil du littérateur répond comme un écho l’orgueil du lecteur, et l’on ne tient rien de nouveau, tant il est admis que la grande république des lettres est avant tout une machine à brosser son ego dans le sens du poil.

En quoi Céline mérite-t-il alors un examen particulier ? Empruntant aux usages littéraires un autre vice fort répandu, nous oserons prétendre que sa singularité se tient dans l’incessante formule d’interpellation, qui foisonnent dans le texte au moins autant que les auxiliaires: « N’est-ce pas ? » Il semblerait que la particularité de la rhétorique de Céline se tienne toute entière dans cette constante prise à parti du lecteur. Pas une affirmation qui ne nécessite l’approbation du tiers qui bouquine son ouvrage, pas un seul jugement qui ne cherche à se fonder sur un appel au bon sens, à la vision-même de celui-ci. On s’épargnera la ridicule conclusion selon laquelle toute l’oeuvre de Céline est une conversation avec son public: ce n’est jamais le cas. Céline ne discute pas, il monologue, déblatère, souvent, il conduit son discours de morgue en rage, et jamais ne ménage d’espace pour que le lecteur puisse prendre part à ce qui se joue sur la page. Ce que réclame Céline, c’est l’assentiment silencieux, l’approbation de celui qui sous la plume de l’écrivain voit sa faculté visuelle se libérer, son regard se déciller, et qui bouche-bée va de découverte en découverte, ou même mieux, de désillusion en désillusion. Une telle révélation empêche littéralement « de l’ouvrir »: dans des expériences comme celle-là, on ne parle pas, on écarquille les yeux et on ouvre grand ses oreilles, on rend aussi disponibles que possible tous les orifices de la passivité, mais jamais davantage.

L’interpellation n’entame donc pas le dialogue, elle vise seulement à asseoir le discours sur ce que peut reconnaître le sens commun. On peut alors formuler plusieurs hypothèses sur les surenchères de description en hyperboles qui jalonne le texte célinien – où un même phénomène est décrit selon plusieurs métaphores différentes, élevant à chaque appendice de phrase d’un degré le niveau de virulence ou d’exagération: ou bien la première description vise à fonder une   base, un constat commun, qui va servir de tremplin pour légitimer une suite de figures bien plus audacieuses, soit les différentes figures constituent différentes manières pour l’écrivain de « tâter le terrain », afin de trouver la bonne manière d’hameçonner le lecteur en trouvant cette base commune dont il était question. Bien sûr, Céline possède sa manière très personnelle de mener à bien cette entreprise de séduction: il pêche à la dynamite. Les explosions stylistiques ravissent tout entier le lecteur, ou le perdent définitivement, mais après tout, si l’on doit se fonder sur le bon sens, il ne sert à rien d’échafauder intrigue sur intrigue pour emmener le lecteur là où, d’instinct, il ne veut pas aller: l’adhésion du bon sens doit nécessairement relever de l’immédiateté, de la fulgurance.

De ce point de vue, on ne pourra pas empiler sur le monticule des chefs d’accusation déjà gratinés, un énième crime qui serait celui de la tromperie sournoise. La rhétorique célinienne est une rhétorique de la sincérité. On ne contrefait pas des atomes crochus, la seule chose que l’on puisse faire, c’est de se dévoiler suffisamment, et avec un certain art, afin de d’offrir le plus de prises possibles à la subjectivité du lecteur. Mais préférer la confidence totale aux subterfuges littéraires est une posture dangereuse, et même lorsque le projet rhétorique parvient à ses fins, il n’est pas exclu que l’auteur, dans l’entreprise, y laisse des plumes. Céline l’apprendra à ses dépends: « Rien n’est gratuit dans ce bas-monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher forcément »(2).

NOTES

1. L.F Céline, Entretien radiophonique avec L.Pauwels (1960) in Anthologie Céline sous la direction de Paul Chambrillon, cité par David Labreure, Louis-Ferdinand Céline: une pensée médicale.

2. Semmelweis.

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Après ces considérations sur lecture elle-même, il faudrait en venir à du Céline sonnant et trébuchant. Car la relecture de Voyage au bout de la nuit m’enseigne aussi beaucoup en matière de style. Je ne m’engagerai pas dans de lourdes analyses sur les enchaînements et schémas d’organisation des figures de styles utilisées: j’en serai bien incapable, et surtout, j’en serai bien éloigné de l’auteur. J’ai du mal à m’imaginer Céline comme quelqu’un à qui l’on accède à travers la besogne littéraire dans ses aspects les plus tristement linguistiques – la lettre sans l’esprit me semble prendre le chemin inverse de celui qui va à Meudon. Je ne crois priver personne en m’abstenant d’une démarche qui a sans doute été mieux conduite, en un volume plus conséquent, par d’autres que moi. Voilà le devoir d’humilité satisfait.

Je ne vais donc me contenter que de broder sur quelques observations d’un caractère subjectif avoué. En particulier, travaillant actuellement à mon mémoire sur Pascal – la subjectivité chez Pascal, on voit comme le sujet prend ses aises dans ce court article – je ne vais pas me refuser le plaisir tout universitaire de tirer à moi un auteur pour trouver en lui une consonance spirituelle avec mon auteur, et même, ce qui serait encore mieux, une consonance jamais-encore découverte. La tâche ne m’est pas facilitée: les ponts jetés entre Céline et Pascal brillent par leur absence. Quelle étonnante découverte que de ne trouver aucun résultat de recherche probant en tapant « Céline lecteur de Pascal »: voilà peut-être une des rares niches d’étude célinienne à n’avoir pas subi la colonisation universitaire. Je crois même entendre mon daïmon, opportuniste,  me souffler à l’oreille de ne pas laisser passer l’occasion.

Il faudra se rendre à l’évidence, si un tel pont existe entre deux auteurs aussi différents, il concerne le style. Tout autre rapprochement relèverait au mieux de la farce, au pire, de l’imposture intellectuelle. Le style, parce que c’est par son biais que selon le mot de Pascal, derrière l’auteur, on découvre un homme. Les deux écritures, chacune à leur façon, ont en commun d’engager bien plus leur auteur que ne le fait un travail de plume classique. L’écriture pascalienne, hésitant entre rigueur projective dans son projet apologétique, et sincérité flamboyante de chrétien convaincu, progresse selon des sinuosités analogues à celles qui ballottent la prose célinienne entre subjectivité quasi-dionysiaque et création d’un véritable ouvrage littéraire. « J’ai cessé d’être un écrivain, n’est-ce pas, pour devenir un chroniqueur. Alors, j’ai mis ma peau sur la table, parce que, n’oubliez pas une chose, c’est que la grande inspiratrice, c’est la mort »(1) On s’attardera délibérément, non sur le signifiant-phare qu’est la mort, mais sur celui, plus discret, de « chroniqueur ». Dans son sens ancien, le chroniqueur est celui qui rapporte de façon chronologique des faits historiques, des faits avérés. Sa fortune sémantique lui a octroyé une signification qui est comme son envers: qu’elle pouvait aussi être une douteuse collection d’indiscrétions que la conversation mondaine se charge de propager. Céline satisfait à ces deux exigences simultanément, en infléchissant la courbe de son regard pour qu’elle ne se braque plus que sur lui. Il est son propre chroniqueur, chronologiste parfois – de façon de plus en plus décousue – mais surtout, il semble prendre un réel plaisir à créer des ragots dont il est la propre victime. Céline a délibérément choisi les chemins les plus ardus de l’autofiction. Il ne s’agit pas de romancer tranquillement sa vie comme pour se changer les idées et tromper l’ennui, mais plutôt de se rapprocher à chaque ouvrage, chaque ligne peut-être, de ce que l’exercice comporte de plus dangereux. Certes, sur ce point, le Voyage est encore timide. Le funambulisme se résume peut-être uniquement à la mise en scène crue de sa propre lâcheté, ce qui n’est déjà pas sans risques. Les oeuvres postérieures n’auront de cesse de tromper la mort, encore et encore. C’est peut-être même en cela que la mort est la véritable inspiratrice: mise en scène sans filet de la mort de la vérité du sujet au travers la création de perspectives multiples et contradictoires qui brouillent définitivement les cartes de l’individu (soulignons même de façon lacanienne, de l’Un-dividu).

Fildeférisme oblige, nous devons rattraper Pascal au saut de paragraphe: ces perspectives multiples du moi qui se voile, ne pourrait-on y voir une forme plus élevée encore du divertissement qui consisterait en une réécriture de soi, qui permettrait tout à la fois de détourner le regard de son propre néant, et de s’en tenir si près que le pourrait encore, dans les tracés de la plume, sentir la chaleur toute proche de cet abîme que l’on nargue ? Nous ne pouvons pas imaginer un seul instant Pascal consentir de son lieu posthume à une hypothèse si fantasque; sa rigueur janséniste ne lui aurait pas permis des joies aussi coupables. Pour nous, il apparaît néanmoins qu’examinant leur danses respectives avec le regard qu’il faut – dont on n’osera pas prétendre qu’il est le bon, loin s’en faut – on peut trouver qu’il leur arrive parfois, étrangement, de s’accorder.

NOTES

1. L-F Céline, à Louis Pawels, 1959.

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J’avais toujours été sceptique face à l’idée de relire un ouvrage littéraire. A mon âge, on ne se paie pas le luxe de ressasser les mêmes choses alors qu’une bibliothèque infinie réclame toujours notre attention. La relecture, c’est bon pour les anciens, les spécialistes, mais ça n’apporte pas autant qu’une nouveauté digne de ce nom. La nouveauté ouvre un monde, à côté duquel l’apport des relecture équivaut à des miettes que veut bien nous jeter en pâture une mémoire qui a au moins tâché d’oublier quelques détails, pour ne pas rendre la chose trop insupportable. Seulement, j’avais depuis un moment contracté une dette vis-à-vis du premier chef-d’oeuvre célinien: entamé avec passion, puis abandonné à sa moitié, par négligence plus que par lassitude; il me restait encore à l’acquitter de cette désertion.

J’entreprend donc dès aujourd’hui de relire Céline, et déjà mes piteuses positions sur la relecture sont battues en brèche. Ce sentiment douloureusement salutaire, il est véritablement bon de le goûter lorsqu’on cherche par tous les moyens à s’élever et à apprendre: haine véritable pour une position qu’on a tenue à l’aveugle, sans raisons solides, sans raisons suffisantes, sans autre fondement, même, qu’un sourd et gratuit mépris pour une chose, une attitude, une entreprise.  En parcourant cette cinquantaine de pages, j’ai ressenti un plaisir plus vif et plus profond qu’à bien des premières lectures. Et la chose n’est pas étonnante: car il est vrai que l’ouvrage ne change guère; mais mon erreur fut de croire que la relecture ne sert qu’à mieux discerner le texte, à mieux le pénétrer en tant qu’objet littéraire fixe dont on peut augmenter la connaissance qu’on en a. Mais je me rend bien compte que c’est avant tout ce moi labile, fluctuant, qui n’est plus le même à la lecture et à la relecture; par le décalage de soi à soi est enclenchée la marche vers un nouveau niveau de lecture. Par un sursaut de fierté, je refuse de donner dans le discours naïf qui se complaît dans l’idée qu’à chaque lecture, on se connaît mieux soi-même. La plupart des tenants de cette illusion, leur roman de gare à la main, ne font pas autre chose qu’opacifier par leurs obsessions, névroses et tics de lecture, un sujet se faisant toujours plus lointain, ou plus absent.

C’est sans doute le propre de certaines bonnes lectures que de ne pas nous en apprendre davantage sur nous-mêmes. La plupart des lectures de fiction consistent précisément à nous fournir le divertissement pascalien nécessaire au maintien de notre santé morale. Mais il n’est pas à exclure qu’une littérature de meilleure qualité ne nous apprenne presque rien, et surtout, rien sur nous-mêmes. Ces quelques pages céliniennes ne m’ont rien tant révélé que l’abîme béant qui sépare, d’un côté, l’existence dans ce qu’elle a de plus dru et de plus densément sensé. De l’autre, l’incompréhensibilité de mon propre sujet, comme emprisonné dans la banquise épaisse du flottement. Tout au plus, j’ai donc appris ce que je ne suis pas. Mais pas d’une façon qui, par contraste ou par un obscur jeu de polarité, me permettrait finalement de me situer à l’opposé. J’ai appris qu’il est des choses, des vies et des expériences liées aux lettres qui me sont étrangères, sans que ce constat ne m’assigne la moindre place dans la topologie de l’existence. L’étrangeté de cet enseignement justifie largement le retour au texte célinien.

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En forme d’aveu – Il m’apparaît désormais comme honteux de ne pas avoir eu plus tôt connaissance de l’oeuvre de Saint-Exupéry. Le prestige du Petit Prince semble masquer un écrivain dont les mérites sont sans aucun doute supérieurs à ceux que le roman pour enfant réclame; voilà sans doute une raison de pester contre l’exploitation commerciale de ce dernier, car elle fait passer le public à côté d’un magnifique auteur.

Il est souvent bon signe de resssentir au seuil d’un article un sentiment d’impuissance: les auteurs sont rares – ce sont sans conteste les meilleurs – qui nous font nous sentir démunis face à tout projet de restitution de leur labeur. Gracq en fait partie, Chateaubriand également, et il semblerait que Saint-Exupéry montre des signes d’appartenance à cette race d’indescriptibles qu’on ne peut qu’essayer d’introduire passionnément, en acceptant de voir notre tentative refluer dans l’échec, à la manière d’un Hölderlin essuyant les éclaircissements de Heidegger (qui en cette manière au moins est de quelque utilité). Il faut saluer la virtuosité du faiseur d’images, dont les représentations ont ceci de réussi qu’elles semblent éclore en toute simplicité, sans qu’à aucun moment leur caractère artificiel de gâte la rêverie par les sueurs du travail d’écrivain. « Une nappe sous un pommier ne peut recevoir que des pommes, une nappe tendue sous les étoiles ne peut recevoir que des poussières d’astres; jamais un aérolithe n’avait montré avec une telle évidence son origine »: voilà bien la manière la plus élégante et la plus pudique de relater la découverte d’un minéral céleste. D’autre part, la référence à Gracq n’est pas fortuite, car on retrouve chez son prédécesseur le même art de manifester l’impalpable – anachroniquement, on osera risquer: le surréel. Alors qu’il se rase avant d’entamer un nouveau vol au dessus du désert, et que les indications météorologiques lui assurent un temps propice, l’aviateur se félicite d’avoir su prédire l’inverse en se mettant à l’écoute d’un invisible pourtant très loquace: « Mais ce n’est pas ce qui m’émeut. Ce qui me remplit d’une joie barbare, c’est d’avoir compris à demi-mot un langage secret, c’est d’avoir flairé une trace comme un primitif, en qui tout  l’avenir s’annonce par de faibles rumeurs, c’est d’avoir lu cette colère au battement d’ailes d’une libellule ».

Le philosophe ne pourra avant de conclure se refuser le plaisir de trouver dans un ouvrage si exempt de prétention intellectuelle une réfutation des plus convaincantes de la critique heideggerienne du l’arraisonnement technique. Qu’il est triste de penser qu’un tel paragraphe, s’il n’était tombé dans l’oubli, nous aurait sauvé des peines tellement à la mode du Dasein: « L’usage d’un instrument savant n’a pas fait de toi un technicien sec. Il me semble qu’ils confondent but et moyens, ceux qui s’effraient par trop de nos progrès techniques. Quiconque lutte dans l’unique espoir de biens matériel, en effet, ne récolte rien qui vaille de vivre. Mais la machine n’est pas un but: c’est un outil. Un outil comme la charrue. Si nous croyons que la machine abîme l’homme c’est que, peut-être, nous manquons de recul pour juger les effets de transformations aussi rapides que celles que nous avons subies. […] Les notions de séparation de séparation, d’absence, de distance, de retour, si les mots sont demeurés les mêmes, ne contiennent plus les mêmes réalités. Pour saisir le monde aujourd’hui, nous usons d’un langage qui fut établi pour le monde d’hier. Et la vie du du passé nous semble mieux répondre à notre nature, pour la seule raison qu’elle répond mieux à notre langage. […] Notre morale fut, pendant la durée de la conquête, une morale de soldats. Mais il nous faut, maintenant, coloniser. Il nous faut rendre vivante cette maison neuve qui n’a point encore de visage. La vérité, pour l’un, fut de bâtir, elle est, pour l’autre, d’habiter ».