XLIX. Augustinus *1

28 août 2012

« A quoi donc me servait alors cet esprit agile pour les sciences, et d’avoir, sans le secours d’aucun maître humain, dénoué les nœuds de tant d’ouvrages très obscurs, quand, en matière de piété, je m’égarais en de laides, honteuses et sacrilèges pensées ? Et le grand malheur pour vos petits d’avoir l’intelligence lente, s’ils ne s’éloignaient pas de vous, laissant en sûreté au nid de votre église, pousser leurs plumes et grandir les ailes de la charité, nourris d’une saine foi ? » (Confessions, L. IV, Ch. XVI)

Augustin n’aurait sans doute pas partagé l’avis de Dante, qui plaçait avec satisfaction les grands penseurs païens de l’antiquité, et à leur tête Aristote, dans un recoin plutôt confortable de l’Enfer, à l’abri du tumulte, dans la quiétude duquel on les imagine deviser pour l’éternité sur ces sujets qu’ils auraient si justement percé de leur vivant, qu’ils auraient acquis par ce biais les faveur de Dieu lui-même. C’est une bien grossière erreur que de faire l’amalgame du Dieu de la Bible et du Principe Suprême de quelque façon qu’on l’ait entendu parmi les penseurs non-chrétiens. Car ce faisant, on se représente Yahvé comme un Dieu à qui il est presque indifférent que l’on rende ou la foi, ou la connaissance. C’est en faire un portrait bien différent de celui que nous dresse le livre des Rois, où Dieu agrée Salomon parce qu’il lui demande « un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le bien du mal ! » (3:9) Confondre le Dieu biblique avec le « dieu » des penseurs anciens, c’est ne pas distinguer entre connaissance et sagesse. Le poète italien glorifie Aristote de ce qu’il serait parvenu à la connaissance de la vérité divine sans le secours de la Révélation, mais c’est ne pas vouloir reconnaître que la possession d’une connaissance, si élevée soit-elle, n’est gage ni de vertu, ni de salut pour le Dieu d’Abraham. Il faudra bien se garder de soutenir, comme a pu le faire Socrate, que la connaissance est la seule voie vers la vertu, et que les vices (la méchanceté) ne sont dus qu’à un défaut de connaissance – le fameux « nul n’est méchant volontairement » (Cf. Protagoras 352c). La Parole de Dieu affirme le contraire, et pour ceux qui n’y souscrivent pas, la vie quotidienne se chargera bien de leur fournir des exemples en nombre satisfaisant de personnes pour qui la connaissance a été le plus court trajet vers la vanité, et autres vices propres aux personnes suffisantes. Ce n’est encore que s’avancer bien peu dans la richesse de cette citation d’Augustin que d’effectuer ce constat, que la connaissance est au moins moralement neutre, et que les deux chemins qu’elle ouvre vers les vertus et les vices sont des directions aussi prisées l’une que l’autre.

Augustin ne s’en contente pas. Il veut avant tout nous donner à voir cette étrange disproportion dans le souci que nous avons de la connaissance d’une part, de la foi et de la morale de l’autre. D’où vient qu’il nous paraît si capital de posséder des connaissances nombreuses et sûres, alors que par cet engouement nous délaissons des choses bien plus essentielles et plus simples ? Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas là de dévaluer la raison en niant son pouvoir et son utilité, mais de faire voir au lecteur dans quelle précarité il se tient à cause de cette préséance qu’il donne à la connaissance. C’est d’une façon simple et habile qu’il le formule, en examinant ce que vaut la connaissance sans la piété et la morale, puis la piété et la morale sans la connaissance. Dans le premier cas, il se prend lui-même pour exemple: intellectuel doué, autodidacte, il a selon le point de vue du monde toutes les raisons d’être content de sa personne. Cependant, sa connaissance très vaste et sa vivacité d’esprit ne l’ont pas sauvé du délabrement moral; en étudiant tant de doctrines différentes, il a perdu la capacité pourtant largement répandue même parmi les simples, de distinguer le Bien du Mal. De sont côté, la piété seule, même soutenue par une intelligence limitée, est à la fois un rempart contre les vices et le principes qui est à la source de toutes les vertus. En sûreté dans le « nid de l’église », c’est à dire gardé par l’immutabilité de la Parole divine, même le moins vif des esprits peut porter des fruits dignes de considération. Ce renversement de priorité qui doit s’opérer chez l’homme entre la connaissance et la piété fut dans toute l’histoire du christianisme une constante; et même un maxime populaire: « Quand j’aurais toute la science du monde, si je n’ai pas la charité, à quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes œuvres ? », « Quelque art et quelque science que vous possédiez, n’en tirez donc point de vanité », égrène Thomas Kempis dans sont ouvrage populaire. Il illustre parfaitement la radicalité du message évangélique, dans cette éternelle logique que les premiers seront derniers : « Il renvoie les riches les mains vides » (Luc 1:53), et ceux qui sont riches de leurs seules connaissances, et non riches de vertu, n’ont fait que « courir après le vent » (Ecclésiaste 2:26). C’est à ce qu’elles produisent que piété et connaissance doivent être jugées:   » Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits.  Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez ». (Matthieu 7: 18-20).

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