XLVIII. L’intériorisation de la Loi: Jésus-Christ, Descartes, Pascal, Freud

22 août 2012

1. Les Évangiles – L’intériorisation de la loi constitue une des plus grandes nouveautés du régime évangélique vis-à-vis du régime vétéro-testamentaire. « En effet, la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort. »  (Romains 8 : 2). Cette intériorisation n’est pas un pas sauté entre un légalisme sans âme et un parfait affranchissement spirituel. Déjà, l’Ancien Testament insistait sur la nécessité de faire sienne la Parole de Dieu: « Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit l’Éternel, Je mettrai ma loi au-dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur ; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple. » (Jérémie 31 : 33). Néanmoins, l’intériorisation antérieure à l’avènement du Christ s’effectue sur le mode de la méditation, du ressassement des écrits pour s’en imprégner, afin de mieux les observer. «Bienheureux l’homme qui ne marche pas dans le conseil des méchants, et ne se tient pas dans le chemin des pécheurs, et ne s’assied pas au siège des moqueurs, Mais qui a son plaisir en la loi de l’Éternel, et médite dans sa loi jour et nuit ! », nous rappelle le psalmiste: s’il la médite même la nuit,  aux heures où il y a peu à craindre de devoir appliquer la Loi lors d’une interaction sociale, c’est parce qu’il ne s’agit pas encore de méditer un esprit, mais une Parole, une règle. La venue et le sacrifice du Christ instaurent un nouveau régime: la parole devient intérieure. Non plus texte à méditer parce qu’il vient de la bouche de l’Éternel, mais souffle intérieur qui porte naturellement des fruits sans opérer la moindre contrainte « pédagogique », comme ce fût le cas avec Israël. Cette intériorisation de la Loi est également le lieu d’un véritable avènement du sujet chrétien; l’enfant du judaïsme est devenu un homme autonome: « Vous, en effet, qui depuis longtemps devriez être des maîtres, vous avez encore besoin qu’on vous enseigne les premiers rudiments des oracles de Dieu, vous en êtes venus à avoir besoin de lait et non d’une nourriture solide. «  (Hébreux 5: 12) L’intériorisation de la Loi signe une nouvelle autonomie du sujet qui peut choisir son positionnement face à une loi intérieure, et qui est considéré capable de l’appliquer en esprit, et non plus à la lettre.

2. Descartes – Bien avant les Méditations, ce sont les Règles pour la direction de l’esprit qui posent pour la première fois dans l’œuvre de Descartes le rapport, non pas à un nomos proprement dit, mais à la rigueur d’un certain modus operandi. Les regulae doivent-elles être une méthode sèche et rigide permettant d’atteindre à la certitude à coup sûr ? Premièrement, il faut noter que les règles nécessitent déjà une certaine ascèse: « Il faut diriger toutes les forces de son esprit sur les choses les plus faciles et de la moindre impor­tance, et s’y arrêter longtemps, jusqu’à ce qu’on ait pris l’habitude de voir la vérité clairement et dis­tinctement. » (Règle neuvième). Pour atteindre à la vérité, il faut d’abord avoir l’habitude de la discerner. C’est-à-dire que le mode opératoire proposé par Descartes exige un certain apprivoisement, une familiarité qui va croissant à mesure que l’on aiguise l’acuité de son entendement. Ajoutons à cela la discipline qu’impose le doute ou le scepticisme face aux opinions non-encore certaines que l’on reçoit en sa créance, et nous nous trouvons devant une véritable expérience intérieure, qui trouvera son illustration parfaite dans les Méditations. La méthode n’est pas qu’une somme de règles à appliquer, elle invite à un véritable voyage métaphysique au cours duquel le sujet se trouve transformé. Ce n’est que lors de ces six étapes méditatives que la méthode devient véritablement intérieure, et qu’elle porte des fruits plus estimables que les simples préceptes de démonstration des logiciens.

3. Pascal – Dans De l’esprit géométrique, Pascal revisite de manière informelle les préceptes cartésiens pour parvenir à la certitude. L’optique s’avère tout de même différente, puisque la solidité des propositions visée par l’auteur n’a pas pour fin l’accès à la vérité, mais le perfectionnement de l’art de persuader. Se fondant sur la méthode des géomètres, seule à même de nous fournir une certitude absolue, il énonce un certain nombre de règles, dénombrées et considérées comme nécessaires et suffisantes à une démonstration solide. Mais l’application pure et simple ne suffit pas: « […] s’ils sont entrés dans l’esprit de ces règles, et qu’elles aient fait assez d’impression pour s’y enraciner et s’y affermir. » Quelques lignes plus loin, Pascal anticipe la distinction que fera Kant, dans la Critique de la raison pure, entre connaissance ex principii et connaissance ex datis. La connaissance de la règle dans sa littéralité (ex datis), et son application mécanique sans discernement ni adaptation est une connaissance purement historique, ou théorique, elle n’engage pas le sujet en tant que vecteur de la Loi. La connaissance de l’esprit de la règle (ex principii) abolit l’extériorité de la Loi vis-à-vis du sujet, de la connaissance livresque vis-à-vis de l’étudiant. Celui qui possède véritablement une chose la fait sienne, et la frontière entre le sujet et la connaissance disparait. Même une loi d’essence géométrique peut être intériorisée par le sujet et s’y développer de manière vivante, parce qu’elle augmente et transforme le sujet qui l’applique dans son esprit.

4. Freud – Freud signe l’étape la plus « matérialiste » de la réflexion sur l’intériorisation de la Loi. En affirmant que les règles imposées de l’extérieur par la famille et la société sont introjectée au sein même de la psyché, constituant l’instance du surmoi, il fournit une base métapsychologique à ce que la venue du Christ symbolisait dans le parcours spirituel de l’homme. Néanmoins, cette introjection comporte de nombreux éléments négatifs: il s’agit avant tout d’une instance restrictive, punitive, charger de censurer les poussées du ça. Elle est le reflet de la pression exercée sur l’homme moderne par une civilisation de plus en plus exigeante en matière de renonciation, et constitue une forme de contrainte, qui a bien peu à voir avec la liberté dans la Loi des Évangiles. D’une certaine manière, la « loi du péché et de la mort » n’est pas abolie chez Freud, mais reconduite de manière plus souterraine. Elle n’est une avancée qu’en terme fonctionnel, pas en terme de gain de liberté du sujet. Pour le chrétien confronté à la psychanalyse, il est sans doute possible d’envisager l’introjection du surmoi comme le miroir négatif de la loi gravée dans le cœur du croyant par le Christ. L’une est mécanique, presque biologique, au sens où le métapsychologique constitue un déterminisme clairement observable pour qui sait s’y prendre, et elle contraint l’homme; l’autre est spirituelle, n’advient que par la grâce reçue en récompense de la foi, et l’adhésion à ce nomos intérieur se fait dans la plus pleine liberté, le plus grand consentement du sujet.

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