XLVI. Le nain, de Pär Lagerkvist

17 juillet 2012

Il est assez navrant pour toute personne qui aspire à bien juger des livres, de se rendre compte à quel point ce jugement tient davantage à des dispositions, des humeurs, des affinités fugitives, qu’à de véritables critères de bon goût mis en œuvre avec chaque fois un peu plus de dextérité. On pourra trouver dans un livre ce qui manquait exactement à un ouvrage précédemment lu, et pourtant se voir dans l’incapacité d’élever le premier plus haut que le second dans son panthéon personnel. On devra céder, dès lors, à l’intuition littéraire ou aux raisons objectives,selon son inclination, en se convainquant tout de même que l’affaire est de peu d’importance, et pourra être rejugée plus tard. C’est en tout cas le dilemme que me pose Le nain de Lagerkvist. Merveilleusement écrit, sombre tout en restant sobre, d’une portée philosophique certaine, l’ouvrage relate une courte portion de l’existence du nain d’un prince italien de la renaissance. A la fois serviteur le plus intime, exécutant des basses besognes et caricature miniature de son souverain, le protagoniste nous relate sous la forme d’un journal les pensées d’un être qui depuis sa naissance se vit exilé de l’humanité par sa difformité. La parenté avec les Carnets du souterrain de Dostoïevski est manifeste: les deux ouvrages sont des monologues enragés lancés à la face de l’homme normal par des figures de proscrits, tournent en dérision les ressorts de l’homme-machine que chaque protagoniste abhorre autant qu’il envie. Seulement, là où le texte Dostoïevski apparaît lourd et daté, et se donne à lire comme une borne sur le chemin de la modernité, le nain, lui, parvient à sauvegarder une singularité et une fraîcheur qui ne sont sans doute pas étrangères au machiavélisme de son personnage. Ici, pas de pesants discours universels sur la destination de l’homme, sur le mal. Lorsque le nain attaque l’être humain, c’est sur sa bassesse la plus prosaïque: son goût pour la luxure, son hypocrisie, son hygiène, sa vantardise quasi-pathologique. C’est dans le contact direct avec l’homme-animal qu’il trouve ses sujets de reproches, bien plus que sur des idées philosophique dont on sait bien qu’elles relèvent autant de la mode que de la conviction véritable.

Pourtant, je me sens incapable de placer l’ouvrage de Lägerkvist au dessus des Carnets du sous-sol. Est-ce parce qu’en faisant l’économie de cette universalité grandiloquente, Le nain finit par s’enliser dans de l’anecdotique ? Ou, malheureusement, n’est-ce pas plutôt la dogmatique littéraire qui me dicte cette hiérarchie des œuvres que je me vois dans l’impossibilité de dépasser ?

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