« -Je suis sûre que tu me crois méchante … Parce que je m’amuse à des choses qui te font pâlir et trembler ?… Tu me crois méchante et sans coeur, pas ? …

Sans attendre ma réponse, elle affirma:

-Mais moi aussi, je pâlis … Moi aussi je tremble … Sans ça, je ne m’amuserais pas … Alors, tu me crois méchante ?… »

Chef d’œuvre du décadentisme, cet opuscule éprouvant de Mirbeau met au jour, au moyen un détour divertissant par l’exotisme chinois, les affinités profondes entre différents extrêmes du sentiment et de l’agir humain. Le narrateur, homme de l’ombre d’un politicien sans scrupules, abonné aux basses besognes, et se sachant lui-même d’une moralité des plus dépravées, tombe fou amoureux, lors d’un voyage vers Ceylan, d’une jeune femme riche et suprêmement belle. Incapable de supporter l’idée de la perdre, il se fait son esclave jusqu’en Chine, où il a l’occasion de découvrir quels répugnantes joies constituent les principaux loisirs de son aimée. L’accompagnant à travers le jardin des supplices, enclave botanique aux allures d’Eden, au milieu d’une infâme prison, et où des fleurs plus sublimes les unes que les autres s’épanouissent en se gorgeant du sang des suppliciés, il découvre l’étrange philosophie de sa maîtresse, pour qui volupté et souffrance sont étroitement liées.

Le narrateur, alter ego d’un lecteur que l’on suppose doté d’un plus grand sens moral que le personnage médiocre qui le représente, souffre de devoir lutter entre l’appétit dévorant qu’il ressent pour la chair de cette femme – dénommée Clara, et le dégoût profond qu’il ne peut manquer de ressentir pour cette femme qui jouit du spectacle de la torture comme on irait nourrir les pigeons. Par ce système de représentations fort bien construit, c’est finalement le lecteur qui se voit sommé de faire face à cette étrange part de lui-même pour qui amour et souffrance s’entrelacent libidinalement.

Il ne fait aucun doute que Clara est une névrosée. La jouissance véritablement orgasmique – faite de spasme physiques, symptômes trompeurs du plaisir sexuel –  qu’elle ressent chaque fois qu’elle se rend à ce théâtre de la violence démontrent le seuil pathologique qu’elle atteint dans le plaisir pris à observer la souffrance d’autrui. Cependant, le pathologique n’est que le normal porté à l’extrême; l’histoire de cette effrayante femme ne serait en effet rien pour nous, si elle ne nous renvoyait pas à cette inquiétude de posséder dans les tréfonds de notre âme le germe d’une telle perversité.

Un bourreau chinois rencontré alors qu’il se repose de son dur mais réjouissant labeur, fustige ces anglais qui ne savent pas torturer correctement. Là où les chinois y voient un art, une expression de beauté qui ne peut être obtenue que par une grande maîtrise, les occidentaux, eux, ont inféodé la souffrance à la réalisation d’un but. En faisant du supplice un moyen et non une fin, ils ont transformé l’art en technique. C’est donc une odieuse révolution que met en scène Mirbeau: alors qu’il est de bon ton de s’écrier que la technique a remplacé l’art pour notre plus grand malheur, voilà un bourreau chinois qui se plaint de ce que son art macabre soit abaissé au rang de technique adoucie. A travers l’œil du lecteur, c’est évidemment ce paradoxe qui saute aux yeux: le passage de l’art à la technique équivaut pour lui non pas à une perte d’authenticité, mais à une élévation à un plus haut degré d’humanité.

Extrêmement moderne dans la manière dont il aborde la souffrance dans toute sa crudité et sa violence visuelle, habile dans sa façon d’intervertir ou de mêler des pôles antagonistes pour brouiller les cartes morales du lecteur, ce cours ouvrage est pour tout lecteur qui s’y ose une éprouvante plongée des les recoins les plus sombres de sa psyché.

Il est assez navrant pour toute personne qui aspire à bien juger des livres, de se rendre compte à quel point ce jugement tient davantage à des dispositions, des humeurs, des affinités fugitives, qu’à de véritables critères de bon goût mis en œuvre avec chaque fois un peu plus de dextérité. On pourra trouver dans un livre ce qui manquait exactement à un ouvrage précédemment lu, et pourtant se voir dans l’incapacité d’élever le premier plus haut que le second dans son panthéon personnel. On devra céder, dès lors, à l’intuition littéraire ou aux raisons objectives,selon son inclination, en se convainquant tout de même que l’affaire est de peu d’importance, et pourra être rejugée plus tard. C’est en tout cas le dilemme que me pose Le nain de Lagerkvist. Merveilleusement écrit, sombre tout en restant sobre, d’une portée philosophique certaine, l’ouvrage relate une courte portion de l’existence du nain d’un prince italien de la renaissance. A la fois serviteur le plus intime, exécutant des basses besognes et caricature miniature de son souverain, le protagoniste nous relate sous la forme d’un journal les pensées d’un être qui depuis sa naissance se vit exilé de l’humanité par sa difformité. La parenté avec les Carnets du souterrain de Dostoïevski est manifeste: les deux ouvrages sont des monologues enragés lancés à la face de l’homme normal par des figures de proscrits, tournent en dérision les ressorts de l’homme-machine que chaque protagoniste abhorre autant qu’il envie. Seulement, là où le texte Dostoïevski apparaît lourd et daté, et se donne à lire comme une borne sur le chemin de la modernité, le nain, lui, parvient à sauvegarder une singularité et une fraîcheur qui ne sont sans doute pas étrangères au machiavélisme de son personnage. Ici, pas de pesants discours universels sur la destination de l’homme, sur le mal. Lorsque le nain attaque l’être humain, c’est sur sa bassesse la plus prosaïque: son goût pour la luxure, son hypocrisie, son hygiène, sa vantardise quasi-pathologique. C’est dans le contact direct avec l’homme-animal qu’il trouve ses sujets de reproches, bien plus que sur des idées philosophique dont on sait bien qu’elles relèvent autant de la mode que de la conviction véritable.

Pourtant, je me sens incapable de placer l’ouvrage de Lägerkvist au dessus des Carnets du sous-sol. Est-ce parce qu’en faisant l’économie de cette universalité grandiloquente, Le nain finit par s’enliser dans de l’anecdotique ? Ou, malheureusement, n’est-ce pas plutôt la dogmatique littéraire qui me dicte cette hiérarchie des œuvres que je me vois dans l’impossibilité de dépasser ?