XLIV. Game of Thrones: Les vices du langage

21 mai 2012

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Alors que la seconde saison de Game of Thrones élargit ses horizons et entreprend d’étoffer son univers de fiction à grand renfort de réalisme « Renaissance », il devient possible de faire émerger avec davantage de certitude un certain nombre d’impensés sous-tendant l’œuvre de George R. R. Martin adaptée à l’écran. En matière de Fantasy et de Science-Fiction, il est en effet tout aussi instructif d’examiner ce que l’auteur change par rapport au réel tel qu’on le connaît que ce qu’il conserve naturellement comme allant de soi.

L’un de ces impensés, et non des moindres, concerne les langages parlés par les protagonistes. Il est assez étonnant qu’une saga d’envergure écrite après Tolkien ne présente que deux langages différents, celui des habitants des sept royaumes, et celui des Dothrakis. Si l’invention de multiples langages n’est pas devenu un passage obligé pour tout auteur post-Tolkien, une telle sobriété linguistique doit tout de même mériter notre attention.Car lorsqu’il n’y a que deux langages, il y a bipartition, répartition en deux camps dont les caractéristiques ont sans doute quelque chose à nous apprendre. Dans ce type de cas, le clivage peut être géographique, ethnique, et s’il n’est ni l’un ni l’autre, c’est que la ligne de partage se fonde sur des caractéristiques bien plus souterraines. C’est le cas pour Game of Thrones (1): géographique, le partage ne saurait l’être, puisqu’au-delà du Mur, les sauvageons parlent encore le même langage que le Jon Snow qu’ils prennent au piège; ethnique, pas davantage, puisque ces mêmes sauvageons ne sont pas de la même « race » que les habitants des sept royaumes qui les ont dépossédés de leurs terres. D’ailleurs, à Qarth, les Treize parlent le même langage que les habitants des sept royaumes.

Sur quoi se fonde donc une répartition si arbitraire qui ne se fonde ni sur le lieu ni sur la filiation ? C’est précisément le segment de l’histoire se déroulant à Qarth qui nous fournit la réponse: la langue des sept royaumes est la langue d’un certain idéal d’hommes civilisés. Chaque protagoniste parlant la langue anglaise possède en effet la caractéristique d’accéder à une certaine universalité. Les riches de Qarth, parce qu’ils sont partie prenante des jeux du pouvoir et du commerce, sont élevés à une certaine universalité. Les Dothrakis, eux, se situent en-deçà de cette universalité, s’accrochant à leurs mythes primitifs, à l’organisation en horde, définis par le nomadisme et le goût du pillage. Les sauvageons, malgré leur primitivité, chérissent un idéal de liberté qui leur fait prendre part malgré tout à cette universalité. La langue anglaise est donc celle de la civilisation, de la culture, et plus que tout, de la politique. Car c’est dans la politique que se manifeste le plus pleinement la conscience universelle, puisque son exercice réclame une élévation au-delà des particularités et des intérêts immédiats, valorise l’anticipation dans le temps et l’appréhension globale des forces en mouvement.

Ce sera également la politique qui fera prendre aux peuples réfractaires le train en marche de l’universalité: les Dothrakis, seul peuple se tenant encore hors-civilisation, vont être instrumentalisés sur l’échiquier politique,  forcés à entrer dans le règne de l’universalité par des moyens détournés, et par des personnes échangeant en langue anglaise. Ce n’est pas pour rien que les querelles de royaumes rappellent l’Italie de Machiavel et de César Borgia: les principautés se battant pour la suprématie sur fond d’humanisme naissant sont vraisemblablement appelées à découvrir une universalité qui abolit leurs différences. En voulant rétablir un seul et unique roi, ils luttent pour réaliser la synthèses de la diversité des intérêts à travers un ordre unique.

Mais si l’on creuse encore un peu, en-deçà de cette somme toute banale marche de la civilisation, peutêtre observé tout un nexus de conceptions et de discours sur les races. Car là encore, chaque genre littéraire ayant recours à la création d’un univers fictif semble reconduire d’une façon ou d’une autre un certain nombre de présupposés relatifs à une partition de l’humanité selon des « races ». Plus encore, force est de constater que sur cet aspect de la création de mondes fictifs, les auteurs font souvent preuve d’un manque d’imagination assez terrible: déjà dans le Seigneur des Anneaux, malgré une pluralité de races, on pouvait constater une bipartition extrêmement manichéenne entre les forces du Bien, le plus souvent à la peau blanche et relevant du modèle culturel occidental, et les forces du mal, barbares, hideuses, anarchiques, et à la peau curieusement sombre (même les mercenaires non-orques sont, par un étrange hasard, des « orientaux »). Dans Game Of Thrones, nous pouvons retrouver, de façon plus bigarrée, les grandes lignes de forces du manichéisme racial de Tolkien. Les barbares sont des orientaux, les grands seigneurs féodaux sont tous des occidentaux à la peau blanche, et tous les protagonistes chérissant l’idéal d’une dynastie pure et durable sont forgés sur un modèle des plus éloquents: les Lannister, blancs et blonds, adeptes des amours endogamiques, et les Targ-aryens dont même le nom témoigne du peu d’efforts qu’a fourni l’auteur pour masquer le « rôle culturel » des membres de la lignée …

Sans doute, cette  transposition des paradigmes raciaux de notre société contemporaine vers les sept royaumes visait pour Martin une critique du monde actuel qui contribuerait à donner un peu de profondeur à un univers de fantasy assez classique. Cependant, il serait appréciable que certains auteurs se saisissent avec plus de subtilité de tous ces impensés raciaux pour nous les présentés comme transformés. C’est une audace de ce genre qui fait encore toute la richesse des œuvres de Phillip K. Dick, et sur ce point malheureusement, la faiblesse de Game Of Thrones. Bien heureusement, l’œuvre de Martin possède des qualités littéraires compensant avantageusement cette superficialité.

NOTES

1. Du moins, d’après ce que la saison en cours nous laisse entrevoir, de telle façon qu’il est peu probable que ce partage vienne à changer.

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