XLV. Breve faciam

31 mai 2012

« […] l’effet ne serait pas autre que celui des plaisirs et de la volupté quand ils nous reviennent en ces moments où la douleur sévère, la mort, l’amour en ce qu’il a d’éternel, triomphent et nous repentent dans la réalité des choses de Dieu. Chaque fois que, du sein de ces ondes mobiles et contradictoires où nous errons, le bras du Puissant nous replonge dans le courant secret et glacé, dans cette espèce de Jourdain qui se dirige, d’une onde rigoureuse, au-dessus des tiédeurs et des corruptions de notre Océan, à chaque fois nous éprouvons ce même frisson de dégoût soulevé par l’idée de la Sirène. Nous vomissons les joies de la chair. Et si cela nous affecte ainsi, parce qu’une douleur purifiante nous visite et que nous assistons à la mort des autres, demandons-nous souvent: Que sera-ce donc aux abords de la nôtre ? Que sera-ce après, au choc formidable du rivage ? »

Sainte Beuve, Volupté.

Quoi de plus comiquement humiliant que de se rendre compte de ce constant va-et-viens qu’effectue la conscience humaine, d’un point de vue à l’autre, selon une symétrie des plus sidérantes ? Dans la plaisir, on qualifie volontiers les « choses de Dieu » de balivernes, de béquilles bon marché à réserver à ces boiteux que le manque de courage rend incapables de se rendre maître de sa propre existence. Mais arrivent les malheurs, et chacun conspue les voluptés, les révoque et marchande par mille serments un recouvrement de son ancienne situation. Exaucé, on aura vite fait de reconnaître dans son égarement (bien compréhensible) un vice de procédure annulant l’ensemble des promesses formulées, et on retournera la tête haute à son rôle d’athée par temps clément. On excuse facilement un athée lorsqu’il parvient à maintenir la barre du scepticisme par gros temps, mais lorsqu’il dresse un autel de fortune dès que le naufrage est en vue …

***

Alors que la seconde saison de Game of Thrones élargit ses horizons et entreprend d’étoffer son univers de fiction à grand renfort de réalisme « Renaissance », il devient possible de faire émerger avec davantage de certitude un certain nombre d’impensés sous-tendant l’œuvre de George R. R. Martin adaptée à l’écran. En matière de Fantasy et de Science-Fiction, il est en effet tout aussi instructif d’examiner ce que l’auteur change par rapport au réel tel qu’on le connaît que ce qu’il conserve naturellement comme allant de soi.

L’un de ces impensés, et non des moindres, concerne les langages parlés par les protagonistes. Il est assez étonnant qu’une saga d’envergure écrite après Tolkien ne présente que deux langages différents, celui des habitants des sept royaumes, et celui des Dothrakis. Si l’invention de multiples langages n’est pas devenu un passage obligé pour tout auteur post-Tolkien, une telle sobriété linguistique doit tout de même mériter notre attention.Car lorsqu’il n’y a que deux langages, il y a bipartition, répartition en deux camps dont les caractéristiques ont sans doute quelque chose à nous apprendre. Dans ce type de cas, le clivage peut être géographique, ethnique, et s’il n’est ni l’un ni l’autre, c’est que la ligne de partage se fonde sur des caractéristiques bien plus souterraines. C’est le cas pour Game of Thrones (1): géographique, le partage ne saurait l’être, puisqu’au-delà du Mur, les sauvageons parlent encore le même langage que le Jon Snow qu’ils prennent au piège; ethnique, pas davantage, puisque ces mêmes sauvageons ne sont pas de la même « race » que les habitants des sept royaumes qui les ont dépossédés de leurs terres. D’ailleurs, à Qarth, les Treize parlent le même langage que les habitants des sept royaumes.

Sur quoi se fonde donc une répartition si arbitraire qui ne se fonde ni sur le lieu ni sur la filiation ? C’est précisément le segment de l’histoire se déroulant à Qarth qui nous fournit la réponse: la langue des sept royaumes est la langue d’un certain idéal d’hommes civilisés. Chaque protagoniste parlant la langue anglaise possède en effet la caractéristique d’accéder à une certaine universalité. Les riches de Qarth, parce qu’ils sont partie prenante des jeux du pouvoir et du commerce, sont élevés à une certaine universalité. Les Dothrakis, eux, se situent en-deçà de cette universalité, s’accrochant à leurs mythes primitifs, à l’organisation en horde, définis par le nomadisme et le goût du pillage. Les sauvageons, malgré leur primitivité, chérissent un idéal de liberté qui leur fait prendre part malgré tout à cette universalité. La langue anglaise est donc celle de la civilisation, de la culture, et plus que tout, de la politique. Car c’est dans la politique que se manifeste le plus pleinement la conscience universelle, puisque son exercice réclame une élévation au-delà des particularités et des intérêts immédiats, valorise l’anticipation dans le temps et l’appréhension globale des forces en mouvement.

Ce sera également la politique qui fera prendre aux peuples réfractaires le train en marche de l’universalité: les Dothrakis, seul peuple se tenant encore hors-civilisation, vont être instrumentalisés sur l’échiquier politique,  forcés à entrer dans le règne de l’universalité par des moyens détournés, et par des personnes échangeant en langue anglaise. Ce n’est pas pour rien que les querelles de royaumes rappellent l’Italie de Machiavel et de César Borgia: les principautés se battant pour la suprématie sur fond d’humanisme naissant sont vraisemblablement appelées à découvrir une universalité qui abolit leurs différences. En voulant rétablir un seul et unique roi, ils luttent pour réaliser la synthèses de la diversité des intérêts à travers un ordre unique.

Mais si l’on creuse encore un peu, en-deçà de cette somme toute banale marche de la civilisation, peutêtre observé tout un nexus de conceptions et de discours sur les races. Car là encore, chaque genre littéraire ayant recours à la création d’un univers fictif semble reconduire d’une façon ou d’une autre un certain nombre de présupposés relatifs à une partition de l’humanité selon des « races ». Plus encore, force est de constater que sur cet aspect de la création de mondes fictifs, les auteurs font souvent preuve d’un manque d’imagination assez terrible: déjà dans le Seigneur des Anneaux, malgré une pluralité de races, on pouvait constater une bipartition extrêmement manichéenne entre les forces du Bien, le plus souvent à la peau blanche et relevant du modèle culturel occidental, et les forces du mal, barbares, hideuses, anarchiques, et à la peau curieusement sombre (même les mercenaires non-orques sont, par un étrange hasard, des « orientaux »). Dans Game Of Thrones, nous pouvons retrouver, de façon plus bigarrée, les grandes lignes de forces du manichéisme racial de Tolkien. Les barbares sont des orientaux, les grands seigneurs féodaux sont tous des occidentaux à la peau blanche, et tous les protagonistes chérissant l’idéal d’une dynastie pure et durable sont forgés sur un modèle des plus éloquents: les Lannister, blancs et blonds, adeptes des amours endogamiques, et les Targ-aryens dont même le nom témoigne du peu d’efforts qu’a fourni l’auteur pour masquer le « rôle culturel » des membres de la lignée …

Sans doute, cette  transposition des paradigmes raciaux de notre société contemporaine vers les sept royaumes visait pour Martin une critique du monde actuel qui contribuerait à donner un peu de profondeur à un univers de fantasy assez classique. Cependant, il serait appréciable que certains auteurs se saisissent avec plus de subtilité de tous ces impensés raciaux pour nous les présentés comme transformés. C’est une audace de ce genre qui fait encore toute la richesse des œuvres de Phillip K. Dick, et sur ce point malheureusement, la faiblesse de Game Of Thrones. Bien heureusement, l’œuvre de Martin possède des qualités littéraires compensant avantageusement cette superficialité.

NOTES

1. Du moins, d’après ce que la saison en cours nous laisse entrevoir, de telle façon qu’il est peu probable que ce partage vienne à changer.

XLIII. Breve faciam

9 mai 2012

Profitons de ce que s’inaugure ces jours-ci une ère nouvelle où il suffit de se promener une rose à la main pour se faire reconnaître de cette étrange confrérie des droits de l’homme, de la tolérance et de l’amour du prochain pour nous autoriser un petit billet d’humeur, sur ce qui ne manquera pas de devenir un nouveau quinquennat de l’absence d’esprit critique. Garder à l’esprit comme un mantra que le dernier gouvernement socialiste a financé largement l’une des pires décennies artistiques – et plus largement culturelles – de ces derniers siècles français devrait suffire à rappeler à quiconque exige de l’art un minimum de substance que nous entrons de plain pied dans cinq années de tribulations.

Là où une France pourtant jugée réactionnaire – les plus audacieux prononceront le commode “fasciste” – péchait déjà par excès de libéralité envers des “artistes” dont le peu de talent se voyait atrophié par la toujours rassurante présence de la mamelle nationale, il ne faut pas douter que la nouvelle epistémè bien pensante se montrera encore plus performante dans le biberonnage contre-productif des mauvais artistes.

Car ce que le quidam français  – à plus forte raison s’il est “artiste” – prend pour un devoir de l’État envers les créateurs, c’est-à-dire le financement sans conditions de toute production, si infâme soit-elle, qui se réclame du doit d’expression de l’individu (même plus, du citoyen, car c’est dans les moments de besoin que la fibre nationale se ravive comme par enchantement …), n’est en fait qu’une déviation de l’obligation naturelle qui lie tout État à l’endroit de ses créateurs de talent. Car à toutes les autres époques françaises, on s’est accordé sans qu’il soit besoin d’en débattre sur le fait que seul oblige le talent, pour ne pas dire le génie. L’État est redevable au génie parce qu’il donne à la France, et pour cette raison, il est en droit de recevoir de son pays en retour. Le médiocre, lui, réclamerait de même alors que non seulement, son effort n’est d’aucun bénéfice pour la nation, mais qu’encore, il s’impose comme une épreuve pour le regard de tous ses compatriotes doués de goût.

Il y a quelques siècles, les artistes maudits  nourrissaient leur abnégation de l’indifférence du public, et il en ressortait des œuvres qui s’avéraient d’autant plus méritoires qu’elles étaient produites dans les pires conditions. Aujourd’hui,  l’artiste maudit n’existe presque plus (sans doute existera-t-il moins encore à brève échéance), car nos cadres de pensée exigent qu’on traite également le génie et le médiocre. Que peut bien vouloir montrer un génie lorsqu’on le met d’office sur le même pied que les pires de ses concurrents ? Que peut bien vouloir le médiocre dès lors que l’absence d’habileté lui assure la même rétribution que le travail acharné pour la posséder ?

Dans Jacques le fataliste et son maître, Diderot lance au détour d’une page cette savoureuse anecdote du mauvais poète, à qui il conseille de se rendre à Pondichéry pour y rassembler par son travail une forte somme, puis de revenir faire des mauvais vers à Paris, en vivant sur ce qu’il a gagné. Voilà un exemple de bon sens sur lequel la France ferait bien se se pencher à nouveau, pour se rappeler qu’on peut bien financer le génie, mais que le médiocre, s’il s’entête, doit accepter de persévérer à ses frais.