XLII. Julien Gracq : Au château d’Argol

11 avril 2012

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Les ultimes lignes de l’ouvrage laissent un goût amer en bouche. Convoquant les souvenirs un rien profanes du Shining de Stephen King, elles semblent éclairer l’ensemble sous un jour faussement conclusif, comme si le transpercement du corps de l’énigmatique Herminien signait l’accomplissement d’une eschatologie que les deux cent pages précédentes auraient été chargées de préparer. Peut-être est-ce un défaut de lecture de ma part, mais mon sentiment est rétif à cet achèvement si brusque et si mal assorti au reste du texte. Ou bien le procédé par lequel l’auteur expédie en trois lignes le meurtre final a-t-il pour vocation de montrer ce que toute action violente peut avoir d’anecdotique au sortir d’une telle expérience océanique. Mais même ainsi, la dissonance demeure …

Si cet étrange geste de Gracq par lequel il donne le dernier mot à un agir humain grossier et destructeur me paraît si inassimilable, c’est bien parce que la vérité de l’ouvrage se situe ailleurs que dans la faible trame narrative, dont il me paraissait évident que le rôle n’était que de servir de terreau à l’émergence d’autre chose que de l’histoire au sens classiquement romanesque. Durant toute la période relatée dans ces pages, les éléments les plus susceptibles d’être passés sous silence – parce qu’ils sont le plus dénués de sens – sont bien les interactions humaines. Qui se souviendra quelques semaines après la lecture, du baiser dont Heide gratifie Albert à l’orée de leur séjour en Argol ? Sans doute ne persistera dans la mémoire du lecteur que ces respirations merveilleuses du paysage qui sous la plume de Gracq déroule lentement toutes les strates de ses richesses.

Car c’est bien le paysage qui constitue le personnage le plus abouti – quoique la formulation revête des allures de cliché, et ne rende bien évidemment pas justice à l’art gracquien. Le livre amputé de son lieu est impensable, parce que les protagonistes ne constituent que des sentiers permettant de révéler tel ou tel aspect du panorama. Ce lieu s’avère si magnétique que le langage pourtant à son sommet échoue dans ses tentatives de représentation, et le reflux de la plume ne peut que laisser sur le sol qu’il libère une pléthore d’adjectifs, parfois superposés jusqu’à la nausée, mais dont le grandiloquent échec est ce qui se rapproche le plus d’une retranscription littéraire parfaite de l’immersion dans l’espace que Caspar David Friedrich a si brillamment réussi en peinture.

Sans doute écrire sur cette expérience gracquienne porte-t-il au carré la difficulté de dire quoi que ce soit qui échappe au ridicule.Vouloir superposer au texte criblé d’épithètes une couche supplémentaire risque de mener à un verbillage des plus indigestes, s’apparente à vouloir interpréter un tableau impressionniste par les moyens du cubisme, et mieux vaut se rendre compte des excès baroques de la chose et s’effacer devant l’œuvre du maître en singeant sa légendaire discrétion …

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