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Les ultimes lignes de l’ouvrage laissent un goût amer en bouche. Convoquant les souvenirs un rien profanes du Shining de Stephen King, elles semblent éclairer l’ensemble sous un jour faussement conclusif, comme si le transpercement du corps de l’énigmatique Herminien signait l’accomplissement d’une eschatologie que les deux cent pages précédentes auraient été chargées de préparer. Peut-être est-ce un défaut de lecture de ma part, mais mon sentiment est rétif à cet achèvement si brusque et si mal assorti au reste du texte. Ou bien le procédé par lequel l’auteur expédie en trois lignes le meurtre final a-t-il pour vocation de montrer ce que toute action violente peut avoir d’anecdotique au sortir d’une telle expérience océanique. Mais même ainsi, la dissonance demeure …

Si cet étrange geste de Gracq par lequel il donne le dernier mot à un agir humain grossier et destructeur me paraît si inassimilable, c’est bien parce que la vérité de l’ouvrage se situe ailleurs que dans la faible trame narrative, dont il me paraissait évident que le rôle n’était que de servir de terreau à l’émergence d’autre chose que de l’histoire au sens classiquement romanesque. Durant toute la période relatée dans ces pages, les éléments les plus susceptibles d’être passés sous silence – parce qu’ils sont le plus dénués de sens – sont bien les interactions humaines. Qui se souviendra quelques semaines après la lecture, du baiser dont Heide gratifie Albert à l’orée de leur séjour en Argol ? Sans doute ne persistera dans la mémoire du lecteur que ces respirations merveilleuses du paysage qui sous la plume de Gracq déroule lentement toutes les strates de ses richesses.

Car c’est bien le paysage qui constitue le personnage le plus abouti – quoique la formulation revête des allures de cliché, et ne rende bien évidemment pas justice à l’art gracquien. Le livre amputé de son lieu est impensable, parce que les protagonistes ne constituent que des sentiers permettant de révéler tel ou tel aspect du panorama. Ce lieu s’avère si magnétique que le langage pourtant à son sommet échoue dans ses tentatives de représentation, et le reflux de la plume ne peut que laisser sur le sol qu’il libère une pléthore d’adjectifs, parfois superposés jusqu’à la nausée, mais dont le grandiloquent échec est ce qui se rapproche le plus d’une retranscription littéraire parfaite de l’immersion dans l’espace que Caspar David Friedrich a si brillamment réussi en peinture.

Sans doute écrire sur cette expérience gracquienne porte-t-il au carré la difficulté de dire quoi que ce soit qui échappe au ridicule.Vouloir superposer au texte criblé d’épithètes une couche supplémentaire risque de mener à un verbillage des plus indigestes, s’apparente à vouloir interpréter un tableau impressionniste par les moyens du cubisme, et mieux vaut se rendre compte des excès baroques de la chose et s’effacer devant l’œuvre du maître en singeant sa légendaire discrétion …

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XLI. Breve faciam

6 avril 2012

« Nous connaissons tous ces livres qui nous brûlent les mains et que nous semons comme par enchantement – nous les avons rachetés une demi-douzaine de fois, toujours content de ne point les voir revenir »

Jean Carrière, Julien Gracq ou les reflets du rivage

Une phrase qui parvient à extorquer au lecteur un sourire en coin tant elle est emplie de  naïveté: du prosélytisme littéraire, en effet, l’on goûte bien plus souvent l’autre face, amère, celle qui nous voit échouer à communiquer à l’Autre la moindre bribe de notre trouvaille. Combien de passions littéraires n’ont elles pas trouvé dans ce passage de relais un destin tragique – dont la pire figure n’est sans doute pas tant la divergence d’opinion que l’acquiescement résultant d’une lecture débile ? Le lecteur qui tient aux pièces maîtresses de sa collection de chef d’œuvres en tire bien vite les leçons et cesse de partager à tout va – s’aiguillant dans le commerce littéraire selon le conseil shakespearien, « Donne a chacun ton oreille, mais à très peu ta voix ». Par suite, il identifiera les prosélytes de la lecture comme autant d’éternels naïfs, ou d’accablants narcissiques dont les conseils n’ont pour fonction que de faire vitrine – et passée la porte, le magasin s’avère généralement, désespérément, vide … Quiconque donc, s’est suffisamment brûlé les mains sur un réjouissant ouvrage redoutera doublement d’exposer ses plaies à l’acidité d’un tiers.