XXXIX. Breve faciam

19 mars 2012

« Derrière toutes les doctrines occidentales qui se succèdent depuis deux ou trois siècles il y a toujours le même principe: Dieu est mort, c’est à l’homme de prendre sa place. La tentation de l’orgueil est éternelle, mais elle devient irrésistible à l’époque moderne car elle est orcherstrée et amplifiée de façon inouïe. La « bonne nouvelle » moderne est entendue par tous. Plus elle se grave profondément dans notre coeur plus le contraste est violent entre cette promesse merveilleuse et le démenti brutal que lui inflige l’expérience »

René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, p.73

L’avantage que possède la théorie girardienne par rapport à bon nombre de fictions philosophiques contemporaines, c’est que l’expérience du quotidien est pour elle ce que la clinique est à la théorie psychanalytique. Le lecteur de Girard ne passera pas une semaine – osons affirmer une journée – sans qu’un orgueilleux quelconque ne vienne apporter de l’eau au moulin mimétique. Et cela s’avère d’autant plus douloureux que les héros romanesques qu’étudie Girard ont au moins la courtoisie d’une certaine démesure dans leur mimétisme, alors que le quotidien nous accable de fâcheux bien moins originaux. Et s’il est une pathologie particulièrement répandue actuellement dans cette clinique du réel – ou qui, malheureusement, doit me hérisser davantage que d’autres – c’est la velléité littéraire, dont il ne semble plus exister que le mode pathétique. La modernité déroule à tous les hommes en état de tenir une plume les promesses d’un succès sans pareil, et tous ces aspirants-littérateurs se sentent confortés dans leur orgueil par l’idée – bien singulière – que leurs dons d’écriture leur donnent un incontestable avantage sur tous les autres envieux de la terre. Dons que par ailleurs, ils sont souvent loin de posséder autrement que de cette même manière dont la caricature possèderait quelque chose de son modèle. Curieux phénomène, donc, d’observer que la machine mimétique fonctionne d’autant mieux que l’imitateur en question s’avère cultivé, ou tâche de l’être. Entre les singeurs d’écriture créative et ceux qui s’accaparent le statut d’écrivain avant d’avoir produit un écrit digne de s’en porter caution, l’ambition littéraire sombre trop souvent dans la comédie dont les lamentables rebondissements ont sans cesse à être subis par d’autres. On peut même se demander, mariant contre leur gré théorie mimétique et psychanalyse, si cette pantomime de littérature ne contribue pas à forger de toutes pièces un sujet totalement factice s’illusionnant sur ses propres mérites et capacités. Et si la réalité se charge de démystifier ces wannabes de façon un peu trop violente, le problème risque fort de se déplacer de la clinique du réel vers la clinique tout court.

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