XXXVIII. Motifs psychanalytiques dans l’horreur: La figure de la petite fille

18 mars 2012

L’objet de cette réflexion ne sera pas l’arraisonnement de la culture de masse à un dogme psychanalytique, qui agirait comme une espèce douteuse de fabrication de preuves – où la psychanalyse se verrait justifiée par une culture qui produirait les fruits démocratisé d’un freudisme enfin reconnu. Tout au plus s’agira-t-il de suggérer de quelles façons une production culturelle exigeante, fût-elle adressée à un large public, peut ressaisir de manière autonome, comme par l’autre bout, ce que Freud et toute la psychanalyse à sa suite ont abordé sous l’angle scientifique de la métapsychologie. On se rappelle le mot de Freud selon lequel « […) il est difficile pour le psychanalyste de trouver quelque chose de neuf qu’un créateur littéraire n’aurait pas su avant lui. » Chercher l’Inconscient dans la création de masse ne constitue donc rien d’autre que l’envers des recherches psychanalytiques sur les fictions et les mythes qui ont précédé la psychanalyse: une manière de boucler la boucle, une scrutation réciproque . « Si tu regardes trop longtemps l’abîme, l’abîme aussi regardera en toi »(1).

Nous choisissons ici la figure de la petite fille, de l’enfant, car sa forme semble appeler du pied un discours psychanalytique. Nous nous proposerons  deux approches qui seront bien loin d’épuiser le sujet, tout d’abord, celle de la signification de l’infantile dans un environnement horrifique, puis celle, moins évidente, de se mettre à l’écoute de l’enfant, qui prend une coloration particulière dans l’univers de l’horreur. Signalons d’emblée que l’arbitraire du choix des productions culturelles analysées doit être imputé à une culture personnelle limitée concernant ce genre. La prétention du présent texte n’allant pas au delà de l’exercice herméneutique, il ne faut pas lui accorder plus de crédit qu’à une simple esquisse.

1. L’enfant pervers polymorphe. Prenons la chose par son bord le le plus innocent – cela semble tout indiqué: la présence de l’enfance dans l’horreur est éminemment questionnable. L’horreur semble s’associer davantage au monde adulte, qu’elle soit le produit de travail d’individus adultes, ou bien qu’elle vienne de l’extérieur vers un adulte qui se retrouve au prise avec elle. L’horreur, comme peuvent l’être par ailleurs la politique ou la sexualité, est une affaire « de grandes personnes ». La psychanalyse, bien sûr, apporte comme thèse fondamentale que cette innocence fondamentale de l’enfance est dans une certaine mesure une fiction: l’enfant doté d’une sexualité traversant différents stades est caractérisé comme pervers polymorphe. Et c’est ce polymorphe qui intéresse particulièrement la production horrifique, en ce sens qu’elle signifie l’innocence, la virginité psychosexuelle, l’indifférenciation initiale, mais également, en ce qu’elle appelle une différenciation dont le destin s’avère toujours incertain. L’enfant constitue une individualité encore vierge, dont le spectre de possibilités est immense puisqu’il pré-existe à tous les gestes futurs de différenciation – autrement dit, à la croissance. Dans le langage horrifique, on exprimerait mieux la chose en disant que l’enfant est cette parcelle d’innocence que menace un horizon gigantesque de perversions et de dégradations.

Dans l’adaptation cinématographique du jeu vidéo Silent Hill, le parcours narratifs prend comme fil conducteur les réminiscences dangereuses (et inconscientes) d’une jeune fille, qui servira de prétexte au voyage angoissant à travers la ville fantôme. A mesure que le film brouille la distinction entre réalité et fiction, la jeune fille se voit affublée d’un doppelgänger, qui la remplace même jusqu’à la fin, et qui use du procédé bien commode du « double maléfique ». L’enquête pour retrouver la jeune fille met progressivement au jour la cause des horreurs qui entourent Silent Hill: l’horreur qu’a vécu une jeune fille exorcisée dans la violence dont tout l’univers fantasmé de Silent Hill n’est qu’une formation réactionelle. L’enjeu de la présence de l’infantile dans Silent Hill est donc de créer le malaise par le récit d’un souillement de l’innocence enfantine. La question convoque bien sûr une constellation de concepts freudiens: la perversion d’une enfance innocente trouve son scénario métapsychologique dans la séduction, cette scène originaire, fantasmée ou bien réelle,  dans laquelle l’enfant se voit sollicité sexuellement par un adulte. C’est à  ce moment que la progression sexuelle infantile connaît en quelque sorte son premier happax, une de ses étapes fondamentales. Même si la sexualité se configure déjà auparavant selon différents stades, la séduction est un moment singulier en ce qu’elle est une rencontre (traumatisante) d’une sexualité infantile tournée sur elle même avec l’altérité. Ce que l’horreur met en scène, c’est une hyperbolisation cauchmardesque d’une séduction la plus traumatique possible. Si la séduction de la clinique psychanalytique peut prendre pour « prétexte » les évènements les plus anodins, alors l’horreur ne fait que poser la possibilité insoutenable d’une séduction enclenchée à partir d’évènements réellement épouvantables.

L’effet sur le spectateur ne peut qu’être saisissant: si déjà Freud voyait sa théorie de la sexualité infantile comme une des raisons majeures du rejet de la psychanalyse par le public, cette version horrifiante de la perversion infantile doit être capable de susciter les attitudes de révulsion les plus aigües. Mais le secret de l’efficace horrifique réside finalement dans le même rapport que la tragédie d’Oedipe Roi entretenait avec la psyché humaine: la fiction n’atteint le spectateur de plein fouet qu’en tant qu’elle est une (més)interprétation d’un conflit que l’humain est amenéà vivre sur le mode « normal ». L’atmosphère psychologique de Silent Hill fonctionne si bien parce qu’elle se fonde sur la contradiction entre deux affirmations que nous faisons nôtres indépendamment sans jamais les relier: tout d’abord, le préjugé que l’enfance est ce lieu à l’abri du malheur, le royaume d’une innocence encore intouchée par les griffes de la réalité. Ensuite, que le déroulement de l’enfance est comme un long parcours au bord d’un abîme – n’est-ce pas pour cela que nous employons si souvent le terme de « protéger » un enfant ? N’est-ce pas que, même opposé à la psychanalyse, nous reconnaissons cette disposition de pervers polymorphe à un enfant qu’une seule poussée vers le vice peut pervertir à jamais ? N’est-ce pas pour cela que la personnification de l’ordinateur devenu incontrôlable en jeune fille, dans Resident Evil, produit une telle sensation de malaise ? N’est-ce pas la mise en jeu de ce cheminement de pensée basique que doit parcourir le spectateur: l’image de la jeune fille semble être en contraste flagrant avec cet ordinateur capable de mettre à mort des centaines de personnes, mais pourtant, nous savons qu’une telle déviation des caractéristiques normales de l’enfance est possible, ce qui vient finalement battre en brèche nos illusions quant à l’âge de l’innocence.

On peut donc formuler cette hypothèse qu’existe une homologie de structure dans les discours de l’horreur et le discours psychanalytique sur l’infantile et ses destins. Si pour la psychanalyse, selon l’adage bien connu, « l’enfant est le père de l’homme », pour l’horreur, « l’enfance pervertie est la mère du monstre ».

2. « Est révolutionnaire celui qui sait écouter la réponse des enfants »(2). C’est ainsi que Dolto énonce son programme de reconsidération du sujet-enfant, comme n’étant plus un demi-sujet, ou un sujet en devenir, mais un sujet dans toute sa dignité. Ce qui a véritablement de quoi heurter notre conception de l’enfance, encore aujourd’hui. Dans le domaine horrifique, cet impératif de prise au sérieux de l’enfance prend l’allure d’une nécessité: d’innombrables films ou jeux vidéo mettent en scène cette inversion forcée du rapport enfant-adulte. Dans Silent Hill, c’est en se mettant à l’écoute de la petite fille martyrisée que l’héroïne parvient à lever progressivement le voile sur l’histoire de la ville et de ses habitants. Dans Resident Evil, la personnification de l’ordinateur en petite fille oblige les protagonistes à élever une enfant au rang d’ennemi à part entière, ce qui n’est pas sans susciter un certain malaise. Dans le film l’Orphelinat,  c’est en suivant à la trace les étranges enfants que peut être résolue la disparition du fils de l’héroïne.

Au delà du simple rapprochement formel que l’on peut opérer sur ce point entre horreur et psychanalyse infantile, il faut comprendre que l’effet saisissant provoqué par cette inversion du rapport est semblable à une « révolution copernicienne »(3). L’enfant n’est plus l’individu appelé à suivre, à écouter et à assimiler, c’est-à-dire à recevoir de l’adulte des directives qui doivent être obéies, mais celui qui possède la clé pour résoudre une situation conflictuelle. Et cette clé ne pourra être obtenue qu’en opérant cette révolution dans le rapport enfant-adulte, où l’adulte élève l’enfant à la dignité de sujet possédant un certain savoir, et se met dans la position considérée habituellement comme humiliante de celui qui quémande ce savoir. On notera à ce propos que les protagonistes se révélant les plus aptes à un tel renversement de la perspective d’écoute sont les femmes, alors que les hommes, sans doute dotés d’un sens de la hiérarchie moins flexible et d’une écoute plus restreinte, y sont généralement réfractaires – ce qui a souvent des conséquences tragiques dans le domaine horrifique. L’effet fonctionne donc si bien parce qu’il joue sur notre préjugé naturel à ne faire de l’enfant qu’un « non-encore-sujet », pour le retourner. L’atmosphère qui en résulte est naturellement celle d’un univers où les règles de la rationalité se voient subverties jusque dans la hiérarchie des êtres. C’est dans une telle ambiance de non-sens que l’écoute de l’enfant peut devenir le fil conducteur vers un retour à la rationalité.

Il est à noter pour finir, que l’affirmation de Dolto selon laquelle « les enfants sont le symptôme des parents » prend une coloration particulière dans l’univers de l’horreur, puisque l’enfance à laquelle il convient de se mettre à l’écoute trouve toujours la source de son malheur non pas en elle-même, mais dans les adultes, généralement les parents, ou des figures parentales. Le geste copernicien dont nous parlons s’assimile donc aussi à une quête de soi, et en dernière instance, de son enfance à soi. De l’enfance des parents à celle de leur progénitures, nous observons dans l’horreur la constitution d’une communauté des enfances qui ne semble signifier rien d’autre que le fait que nous sommes tous et toujours des enfants face à l’étrangeté.

NOTES

1. Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal.

2. F. Dolto, La cause des enfants.

3. Dans la Critique de la raison pure, Kant renouvelle de fond en comble l’approche philosophique en y opérant ce qu’il appelle une révolution copernicienne. De même que Copernic avait affirmé que la Terre tournait autour du soleil et non l’inverse, Kant a affirmé que ce ne sont pas nos connaissances qui se règlent sur les objets, mais les objets qui se règlent sur nos facultés de connaissance.

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2 Réponses to “XXXVIII. Motifs psychanalytiques dans l’horreur: La figure de la petite fille”

  1. Morki said

    Ce n’est que le commentaire d’un gamer en maraude, mais essaie de jouer à Rule of Rose. la figure de la petite fille dans l’horreur, mais de façon complètement détournée, beaucoup plus intimiste dnas le rapport à la peur et plus tourné vers les rapports sociaux entre enfants.

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