XXXV. Breve Faciam

8 mars 2012

« Quel était donc mon péché d’alors? Etait-ce de pleurer avidement après la mamelle? Or, si je convoitais aujourd’hui avec cette même avidité la nourriture de mon âge, ne serais-je pas ridicule et répréhensible? Je l’étais donc alors. Mais comme je ne pouvais comprendre la réprimande, ni l’usage, ni la raison ne permettaient de me reprendre. Vice réel toutefois que ces premières inclinations, car en croissant nous les déracinons, et rejetons loin de nous, et je n’ai jamais vu homme de sens, pour retrancher le mauvais, jeter le bon. Etait-il donc bien, vu l’âge si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se pouvait impunément donner; de s’emporter avec violence contre ceux sur qui l’on n’a aucun droit, personnes libres, âgées, père, mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier désir; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible, pour avoir refusé une pernicieuse obéissance?

Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore, et regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose connue; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à cette source de lait abondamment épanché de n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie? Et l’on endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers, mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus tard ils vous révoltent. » (Saint Augustin, Confessions, Livre II, Chapitre VII, « L’enfant est pécheur »)

« Est-ce donc là l’innocence du premier âge ? Il n’en est pas, Seigneur, il n’en est pas; pardonnez-moi, mon Dieu. Aujourd’hui précepteur, maître, noix, balle, oiseau; demain magistrats, rois, trésors, domaines, esclaves; c’est tout un, grossissant au flot successif des années, comme aux férules succèdent les supplices. C’est donc l’image de l’humilité, que vous avez aimée dans la faiblesse corporelle de l’enfance, ô notre roi, lorsque vous avez dit:

« Le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » (Matth. XIX, 14) » (Saint Augustin, Confessions, Livre II, Chapitre XIX, « Fautes des enfants, vices des hommes »)

Les œuvres des mémorialistes sont souvent l’occasion de lever le voile sur l’innocence enfantine. Saint Augustin, plus que tout autre, ne fait aucune concession aux penchants qui l’ont mû dès sa prime jeunesse. Il est admirable de voir ce penseur du IVe siècle décrire avec une telle acuité les mécanismes qui seront la base de la théorie de la sexualité infantile de Freud. Car ce qu’il met au jour en divers endroits de ce livre II, n’est rien d’autre que la mise en branle des mécanismes du désir, et surtout, de l’étayage de la pulsion sexuelle sur les fonctions biologiques, telles que Freud les décrira dans Trois essais sur la théorie sexuelle. La chose est sans doute d’importance, car en se mettant sous les yeux cette libido naissante, il n’expose pas uniquement son individualité, il expose l’homme. « Ecce homo » pourrait-il proclamer, car il sait bien que ce l’horrifie dans ses péchés d’enfance n’est en rien exceptionnel, et se retrouve en chacun. « Mais pour qui fais-je ce récit ? […] C’est afin que quiconque le lise, et moi-même, nous concevions la profondeur de l’abîme d’où il faut crier vers vous » (Livre II, Chapitre III). En un mot, donc, c’est le constat de l’universalité de la sexualité infantile, qui pour Augustin n’est rien autre que le péché originel dans sa manifestation la plus concrète.

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