XXXIII. Christianisme et féminisme : les enjeux d’une relecture

15 février 2012

« En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme; et l’homme n’a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l’homme. »  -1Corinthiens 11.8-9

1. Les nouvelles hypothèses formulées par les sciences humaines et les sciences sociales contemporaines – et en particulier la théorie féministe, pour le sujet qui nous intéressera ici – heurtent plus que jamais les affirmations de la science théologique. Les positions dogmatiques demeurées inébranlables à travers les siècles trouvent dans les nouvelles théories des adversaires redoutables, et la double pression des exigences de pensée contemporaine et de l’évolution rapide de la culture et des mœurs doit amener nécessairement le chrétien à soumettre ses articles de foi à un examen critique.

Le féminisme est l’une des théories remettant le plus radicalement en cause la culture biblique et chrétienne: car la théologie ne semble pas avoir suivi la marche des sciences humaines dans la réhabilitation du statut de la femme. Au contraire, la permanence des Saintes Écritures a semble-t-il toujours permis à la question féministe d’être passée sous silence. C’est donc à la question de l’exégèse que doit s’attaquer toute pensée contemporaine de la femme dans la religion et la socialité chrétiennes. Cette entreprise devra se heurter à un certain nombre de questions que notre article ne pourra avoir pour ambition que d’énumérer; tout au plus pourra-t-on se risquer à esquisser certaines pistes de réflexions qui à défaut d’être ressaisies par la théologie, pourront au moins faire office de point de départ  pour la réflexion du croyant.

2. La première question à laquelle la réflexion doit s’attacher est la plus méthodologique: Dans quelle mesure une telle entreprise de relecture de la Bible à partir de sollicitations contemporaines est-elle légitime ? Nous ne pouvons ici donner aucune réponse au lecteur qu’il n’ait déjà lui-même pré-formulé à partir de sa sensibilité et de son indépendance d’esprit: celui qui considère la Bible comme n’étant pas susceptible de faire l’objet d’une réflexion critique sérieuse, mais seulement d’une lecture littérale non-examinée, refusera toute légitimité à une entreprise qui trouvera par ailleurs l’agrément d’un croyant pour qui être chrétien n’est pas dissociable d’une constante réflexion et remise en question. Sans tirer plus avant les conséquences de chacune de ces positions, contentons-nous de nous demander dans quelle mesure est engagée la responsabilité existentielle d’un croyant qui ne conçoit pas comme nécessaire le fait de mobiliser son propre esprit dans sa vie chrétienne.

3. La seconde question sera la suivante: Qu’espère-t-on tirer d’une telle relecture dès lors que le texte que l’on prend pour objet est demeuré inchangé depuis des siècles ? En effet, soit l’on risque de tirer les mêmes conclusions que tous les exégètes précédents, soit l’on semble soupçonnable d’avoir instrumentalisé un texte pour lui faire dire autre chose que ce qu’il a semblé vouloir dire durant plus d’un millénaire. Ou bien se pourrait-il qu’il existe une troisième issue à ce problème ?

On comprend mal comment la découverte de nouveaux outils conceptuels en science humaine pourrait influer sur le matériau biblique au point d’en modifier le sens. Pourtant, cela est aisément compréhensible si l’on considère que le travail inlassable de critique des acquis conceptuels que chaque philosophe effectue sur ce que ses prédécesseurs lui lèguent induit nécessairement que nos outils conceptuels se trouvent de plus en plus aiguisés et sûrs. L’exégèse médiévale, malgré son raffinement certain, ne disposait pas par exemple des acquis de la psychanalyse, de l’historiographie critique, etc. … La matériau biblique n’a pas changé, c’est notre regard de lecteur qui a changé (nous le formulons de cette manière afin de ne pas affirmer de façon trop hâtive que ce regard s’est aiguisé). Ce que nous entendons par là, c’est le renversement de l’idée répandue parmi les croyants, selon laquelle si le message de la Bible est intemporel, c’est parce que l’homme dans sa nature et ses possibilités demeure toujours égal à lui-même. Ne pourrions-nous pas oser l’hypothèse que si ce message est intemporel, c’est parce que la position du sujet et les conditions d’interprétations qui sont les siennes ne sont jamais identiques au fil de l’histoire humaine ? N’est-ce pas parce que le regard et la culture des hommes est en perpétuel mouvement que le texte biblique dévoile à chaque génération de nouvelles richesses ?

4. La dernière des questions méthodologiques sera celle-ci: Comment justifier les changements que nous pensons devoir effectuer dans notre compréhension de la Bible sur des points où le texte biblique a bénéficié au cours des siècles d’une compréhension uniforme ? Nous prenons ici les devant en justifiant des changements que nous n’avons pas encore réclamé, parce que tout changement radical mérite une justification des plus sérieuse. Notre avis est ici que la réflexion biblique est souvent coupable de confondre la prescription divine – universelle et immuable – avec les contingences culturelles des époques où les textes ont été rédigés. Et ce, particulièrement dans la réflexion des croyants non-spécialistes. Assimiler ces deux domaines différents revient à faire d’une habitude culturelle d’époque une prescription divine, faux-pas que tout chrétien devrait s’employer à éviter autant que possible. Ceci concerne particulièrement les passages qui ne constituent pas explicitement des commandements divins, mais dont la contingence est masquée par une certaine « atmosphère biblique ». Ainsi, des détails manifestement contingents ont pu être compris comme devant être l’objet d’une imitation à l’identique par le seul fait que ces détails figurent dans un texte sacré.

5. Venons-en maintenant à la question de la femme proprement dite.  Notre premier point de relecture sera une illustration satisfaisante de ce type de détails sacralisés de manière indue, et qui portent préjudice au statut de la femme. Dans la Genèse, la femme est présentée comme croquant la première la pomme sous la suggestion du Malin, puis la tendant à Adam. A la suite de quoi Dieu profère des malédictions distinctes pour l’homme et la femme: à la femme la douleur de l’enfantement et la convoitise insatisfaite, à l’homme la pénibilité du travail. Ce qui semble justifier l’idée selon laquelle Dieu a fait la femme pour la maternité et la domesticité, et l’homme pour le travail. Une telle lecture ne semble pourtant pas susceptible d’être universalisable pour deux raisons: premièrement, le travail dans son acception biblique signifie le travail manuel pénible, le travail agricole ou le travail d’élevage. Le femme, étant donnée sa constitution musculaire plus faible, semble naturellement exclue du règne du travail. Les exégètes de la tradition juive et chrétienne ne pouvaient pas encore avoir conscience du sens contemporain que prendrait le travail, c’est à dire comme participation à l’effort social qui peut être de nature physique ou intellectuelle. Deuxièmement, les exégètes ayant contribué à fixer durablement l’interprétation à tirer des passages bibliques (par exemples, les Pères de l’Eglise dans la tradition catholique) évoluaient tous dans une société où les femmes ne prenaient pas culturellement part au travail. Il en résulte que l’interprétation classique est plus que susceptible d’avoir été influencée par des contingences culturelles qui n’ont rien à voir avec le sens universel et immuable du texte. La Genèse étant narration d’un commencement, il nous faut en outre accepter que le texte comporte des éléments narratifs qui appartiennent au contingent. Dans une description narrative de faits, il n’est pas possible que tout soit absolument et universellement nécessaire; certains éléments appartiennent nécessairement au cadre particulier de la scène, et c’est à la réflexion d’opérer le tri entre les deux.

6. Prenons encore l’idée selon laquelle la femme, parce qu’elle est seconde dans l’ordre chronologique de la création, et qu’elle est tirée du côté d’Adam, est ontologiquement inférieure et dérivée par rapport à l’homme. L’image de la femme façonnée  à partir de l’homme semble davantage signifier l’affinité essentielle de l’homme et de la femme qu’un rapport de subordination ontologique. Quand Paul, dans Corinthiens 11.8-9, affirme que « l’homme n’a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l’homme« , il s’agit encore une fois d’un raccourci intellectuel que de simplement comprendre que la femme doit son existence à l’homme. Car on peut tout aussi bien interpréter ce passage de la façon suivante: « la femme a été créée à cause de l’incomplétude originelle de l’homme ». La création de la femme n’est elle pas la réponse divine à une déficience de l’homme ? Et la femme ne doit elle pas au contraire être valorisée de ce que l’homme n’a pas trouvé à se satisfaire dans sa relation avec Dieu, et qu’il a trouvé cette satisfaction dans sa relation avec la femme ? Car en ce sens, le rapport pourrait être inversé, et c’est l’homme qui deviendrait tributaire d’une femme, subordonné à elle par son besoin. Il en ressort donc – et cela nous semble bien plus en accord avec l’idée d’un Dieu juste, bon et plein d’amour – que la femme et l’homme sont foncièrement présentés comme égaux quoique différents. Tous deux sont tirés de la matière du sol à laquelle Dieu a donné forme et vie, et sont ontologiquement posés comme interdépendants.

7. Ces deux exemples sont exemplaires du type de traitement qu’une lecture féministe se doit d’effectuer si elle veut conserver l’actualité du message biblique et sa pertinence pour le monde actuel. Cette nécessité se fait d’autant plus sentir qu’il ne s’agit pas uniquement de réévaluer le statut de la femme dans le christianisme (ce qui est déjà, malgré tout, un but louable et nécessaire), mais plus encore de préserver la crédibilité d’une foi qui ne peut se permettre d’être en retard sur son temps. Le message chrétien, par sa force de subversion intemporelle, n’est jamais appelé à jouer le rôle d’institution archaïque, mais au contraire de parole qui devance toujours le temps présent et lui donne sens.

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