XXXI. Pour une réévaluation la démocratie avec Machiavel et Spinoza

7 février 2012

(rédigé dans le cadre du débat de l’Amicale des Etudiants de Philosophie de Strasbourg, « La démocratie: une utopie ? »)

« L’histoire de la démocratie nous offre une combinaison bien remarquable d’utopies et de mythes ». -Georges Sorel, Réflexions sur la violence.

1.               Les rapports entre démocratie et utopie peuvent -doivent- être envisagés sous de multiples angles, et il est peu probable qu’une seule perspective parvienne à en rendre compte de manière satisfaisante et exhaustive. Il paraît donc préférable, au vu de tous ces angles d’approche, de n’en choisir qu’un, pour le traiter avec la conséquence qu’il mérite, dût-on laisser de côté des pans entiers de la problématique hors de notre réflexion. C’est le choix que je fais ici en choisissant de ne pas traiter des mérites respectifs des diverses constitutions politiques, procédé qui a eu une grande fortune depuis Platon(1), pour me pencher sur les rapports qu’entretiennent la représentation -qu’elle soit du fait de l’imagination ou de la construction rationnelle- de la démocratie et la démocratie effective. Car on peut bien lire ainsi l’intitulé du débat, à savoir que la démocratie, en tant qu’utopie, c’est à dire représentation sans réalité effective, est vouée à demeurer une sorte de chimère de la pensée politique, tant son application dans la réalité paraît éloignée de ce qu’on attend d’elle. Une fois cette problématique dégagée, reste à formuler notre thèse, qui sera la suivante: il est possible que les attaques contre la démocratie résultent -pour une part- du fait que nous évaluons la démocratie effective en regard d’une démocratie conçue in abstracto(2). Ce modèle étant éminemment supérieur à toute application concrète, nous ne pouvons qu’être déçu par la démocratie qui, dans la réalité, n’est jamais à la hauteur de ce qu’elle avance.

Ce qui apparaît ici, c’est que la manière dont nous abordons la démocratie lui porte immanquablement préjudice, et l’on est en droit de se demander s’il n’existe pas d’autres angles d’approche qui nous présenteraient la démocratie sous un jour plus favorable; et le cas échéant, il nous faudra déterminer lequel semble le mieux fondé.

2.               Il s’agit donc bien ici de commencer par le diagnostic d’un certain « préjugé idéaliste » qui fausse notre jugement sur la démocratie en l’évaluant à l’aulne de principes prescriptifs abstraits, comme s ‘il était impossible que l’idée de la constitution démocratique idéale puisse s’incarner dans le réel sans subir la moindre dégradation, la moindre altération. Si cette dichotomie platonicienne entre une idéalité pure et une réalité qui l’est beaucoup moins nous est familière, encore faut-il se demander quelle sont les raisons de cette dégradation que le mouvement d’incarnation impose à l’Idée. Il paraît certain que derrière l’imperfection ontologique du réel se dissimule en fait une réalité complexe et contingente qui s’avère réfractaire au déterminations que l’Idée aimerait lui imposer. Ce à quoi se heurte l’Idée dans le mouvement d’incarnation, c’est le réel dans sa rugosité, dans son infinie complexité qui rend toute détermination par l’Idée périlleuse,incertaine et déçevante. D’une certaine manière, le réel est ce que l’Idée peine à atteindre, et qui ne pourra être atteint qu’au prix de sacrifices(3). Mais si l’on s’écarte maintenant du schéma platonicien, et que l’on évacue cette hiérarchie ontologique qu’il met en place entre le monde de la matière et le monde des Idées, on en viendra plutôt à penser que  si l’Idée peine à s’incarner telle-quelle, c’est avant tout pour la double raison que l’esprit qui forge cette idée prend seulement en compte un certain nombre de paramètres, et que ces paramètres sont choisis de manière subjective. Autrement dit, l’esprit qui construit l’idée opère par schématisation, incapable qu’il est de prendre en compte l’ensemble du réel, et cette schématisation implique un choix subjectif concernant les paramètres à prendre impérativement en compte. D’où cette conclusion fort simple que l’Idée diffère nécessairement du réel parce qu’elle est schématique. Lors de l’application concrète, le schéma ne peut pas recouvrir le réel selon toutes ses aspérités(4).

3.               Plutôt donc que de céder au pessimisme et d’abandonner la démocratie à son sort de chimère sans avenir concret, ne pouvons nous pas tenter, en réfléchissant sur ce mouvement d’incarnation, de savoir comment il peut-être possible de limiter cette dégradation en déterminant ce qui précisément la produit ? Ce qui, nous le verrons, nous amènera progressivement à sortir du « présupposé idéaliste ».

Ce nouage problématique entre une idée politique et une réalité rétive a reçu chez Machiavel un traitement qui nous paraît des plus justes, lorsqu’il analyse la politique à travers la dialectique de la fortuna et de la virtù. Lorsqu’il parle de fortuna, le philosophe florentin entend la nécessité dans ce qu’elle a d’imprévisible; c’est le réel tel qu’on doit « faire avec » – la « fortune aux arcanes inscrutables », selon le mot d’André Lang(5). Quant à la virtù, c’est la force d’âme et de prise de décision, l’énergie de projection du politicien qui saisit l’occasion que lui fournit la fortuna pour informer le réel selon ses plans. C’est donc le nouage, la conjonction d’une opportunité fournie par la fortuna et saisie par la virtù qui signe le procès de l’action politique et de la constitution des États. Et si l’on parle de dialectique, c’est bien parce que la mutabilité du réel, dans un sens héraclitéen, empêche d’atteindre à la stabilité politique: les résultats sont sans cesse recalculés, les rapports toujours différents.

4.               Mais il nous faut aller plus loin: qu’entend-on concrètement lorsque l’on parle de fortuna ? Nous avons parlé d’une conception de la mutabilité du réel proche de Héraclite, mais il nous faut dépasser ce dernier pour voir que ce que vise Machiavel est davantage anthropologique: ce qui fait la mutabilité, c’est l’homme, et chez l’homme, les passions. C’est pourquoi Le Prince accorde tant d’importance à la manière dont le souverain peut et doit user des passions de ses sujets pour conserver son trône. Les passions sont la glaise avec laquelle le politique façonne l’État.

Et encore, qu’entend-on lorsqu’on parle de virtù ? De la force de décision du politique qui sait avant tout saisir l’occasion favorable que lui fournit le réel. Ce qui signifie que la fortuna est en quelque sorte première face à la virtù, que la virtù n’est qu’une concrétisation habile de ce que le réel ouvre comme potentialité. Si nous soulignons fortement ce point, c’est parce qu’il pointe la révolution que notre esprit doit opérer dans sa manière d’envisager la question du politique -et incidemment de la démocratie- à savoir: le réel est premier vis-à-vis des idées qui veulent l’informer. Pour Machiavel, la fortuna fournit un cadre déterminé dans laquelle une action politique peut s’insérer. Ce cadre, cette ouverture, possède des limites précises, un éventail de possibles en nombre fini, et que le politique, s’il possède cette virtù, connaît parfaitement. C’est pour lui la règle de toute action politique, qui devient praxis de la saisie d’une bonne occasion. A l’inverse, un idéalisme tel que nous l’avons décrit plus haut, qui rêve une constitution idéale et cherche ensuite à l’imposer de force à un réel qui a toutes les raisons de s’y opposer est le signe d’une méconnaissance du politique: l’idéalisme cherche à briser les limites de la fenêtre d’action ouverte par la fortune, et c’est pourquoi il échoue toujours à faire tenir ses grands projets dans un cadre si étroit.

Ce à quoi nous enjoint Machiavel, donc, c’est d’emprunter la voie d’un réalisme politique, de comprendre la politique « par le bas », plutôt que de rêver à une constitution idéale qu’aucune opportunité réelle ne nous permettra jamais de concrétiser. Soit à considérer « la vérité effective des choses plutôt que l’imagination qu’on s’en fait »(6).

5.               Cette analyse est en grande partie reprise dans le dernier ouvrage inachevé de Spinoza, le Traité Politique. Il y reprend les trois traits majeurs du réalisme politique du florentin. Premièrement, l’impératif politique que constitue la construction et le maintien de l’État(7). Deuxièmement, l’exigence de pragmatisme, et troisièmement, la prise en compte des conflictualités dans la théorie politique. On peut dire sans trop s’avancer que Spinoza vient combler les vides laissés par la pensée de Machiavel. Ce dernier ne s’était en effet intéressé qu’à l’aspect politique le plus empirique(8), et s’était tenu éloigné du terrain philosophique. L’entreprise de Spinoza va consister à reprendre les concepts machiavéliens dans la perspective de son rationalisme intégral, et à montrer comment sa théorie anthropologique tirée de l’Ethique trouve son prolongement naturel dans la politique. Et même plus, que la question politique ne peut se comprendre qu’eut égard à la question anthropologique. Nous trouvons donc chez ces deux auteurs les bases d’une vision réaliste qui nous offre une alternative de choix à notre habituelle vision idéaliste de la politique.

6.               Il est désormais temps de tirer les conclusions auxquelles ces auteurs nous invitent. Tout d’abord, à changer notre approche du politique, et de l’envisager non à partir de ce qu’il devrait être, mais davantage à ce qu’il pourrait être si l’on profitait davantage des opportunités que la fortune nous ouvre. La pensée politique efficace est celle qui part du domaine anthropologique pour en déduite une politique « adéquate » qui ne s’embarrasse pas de chimères, et pour laquelle les représentations idéales ne sont pas un frein à l’action.

7.               Deuxièmement, et nous touchons là à la question de la démocratie proprement dite, qu’est-ce que ce réalisme politique nous enseigne sur la démocratie, et quelle était l’opinion de ces deux auteurs à son sujet ? Dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, Machiavel est absolument favorable à la démocratie: « Un peuple qui commande, sous l’empire d’une bonne constitution, sera aussi stable, aussi prudent, aussi reconnaissant qu’un prince; que dis-je ? Il le sera plus encore que le prince le plus estimé pour sa sagesse. D’un autre côté, un prince qui a su se délivrer du joug des lois sera plus ingrat, plus mobile, plus imprudent que le peuple »(9). Cette dernière phrase met bien l’accent sur la versatilité du prince ou du leader, idée que Spinoza professera de même: « Il est presque impossible que la majorité d’une assemblée se mettre d’accord sur une seule et même absurdité »(10). Ce qui a le mérite de tordre le cou à toutes les théories d’un leader ou d’une élite éclairée comme remède à l’ignorance et à l’incompétence du peuple; comme le dit Machiavel, « ce défaut dont les écrivains accusent la multitude, on peut en accuser tous les hommes personnellement, et notamment les princes »(10). C’est qu’au dessus de leur progression vers un plus grand bien se dresse, comme une épée de Damoclès, le risque moral que représente le pouvoir remis entre les mains d’une minorité. Pour Machiavel, et clairement, pour Spinoza également, il s’agir de maintenir l’État et de le conserver; et  parier une plus grande croissance en se vouant à une élite éclairée et en prenant le risque du despotisme est un bien faible gain à espérer, dès lors que l’on admet qu’un seul est aussi peu fiable, sinon moins que plusieurs, et que la multitude elle même s’avère une garantie de sagesse. Voilà qui devrait contribuer à mener le philosophe et le politique à faire, avec Machiavel et Spinoza, le pari de l’intelligence collective.

NOTES:

(1) Platon, République, 543c-580c

(2) Ce qui équivaut ici à « démocratie idéale », mais sans consonance spécifiquement platonicienne ou hégélienne.

(3) « L’impossible c’est le Réel, tout simplement » – Jacques Lacan, La logique du fantasme.

(4) Ce que résume l’aphorisme bien connu d’Alfred Korzybski, « Une carte n’est pas le territoire ».

(5) André Lang, La dialectique de la fortune et de la virtù chez Machiavel, Archives de philosophie, 2003/3 – Tome 66.

(6) Machiavel, Le Prince, Chapitre XV.

(7) Cf. l’impératif machiavélien de « mantenere lo stato », Le Prince, II-3; VIII-22; XVIII-14,18; XIX-37.

(8) Le Prince ne contient en effet que des règles empiriquement déduites d’exemples historiques.

(9) Chapitre XIX.

(10) Discours sur la première décade de Tite-Live, I-58

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