XXX. « Sois-mon esprit à ma place »: rapports à l’oeuvre écrite

1 février 2012

Après sa rencontre capitale avec Socrate, Platon mit fin à son activité poétique, et brûla toutes ses tragédies.

On peut s’étonner de ce que l’auteur du Phèdre, si critique envers ce pharmakon qu’est pour lui l’écriture, ait accordé autant d’importance à la disparition de ses écrits poétiques, jusqu’à en détruire les supports physiques. Après tout, les oeuvres de jeunesse sont pour tout intellectuel le moment d’une certaine naïveté qui est appelée tôt ou tard à être ravalé au rang de simple cliché-souvenir d’une pensée en pleine éclosion, et dont les élans maladroits ont ceci de pardonnables qu’ils préparaient les subtilités futures, en traçaient à l’aveugle les grandes lignes. Car dissimuler au public est une chose, et l’on conçoit fort bien que les « manuscrits de jeunesse » ne soient que rarement publiés du vivant de l’auteur selon sa volonté expresse; mais en effacer jusqu’à la moindre trace est un geste bien plus fort, qui signale, semble-t-il, un rapport ambigu à la trace écrite.

Il est bien sûr une explication classique, doctrinale, qui veut voir en ce geste de Platon le signe extérieur d’une profonde conversion intérieure à l’idéal socratique; brûler cet art qui détourne le regard vers les choses sensibles au lieu de les diriger vers l’intelligible est bien évidemment, il n’est pas permis d’en douter, la marque d’une nouvelle objectivation du regard de l’homme-Platon. Néanmoins, cette conversion intérieure doit se faire, selon le vœu socratique, dans l’âme de celui qui entend Socrate, et non dans des gestes dont ce dernier sait fort bien qu’ils sont toujours des apparences soupçonnables d’insincérité. La doctrine socratique ne réclamait pas en soi ce geste de destruction, et sans doute le considère-t-elle comme superflu. Ni Socrate ni sa pensée n’exigent ce que Platon accomplit dans la fureur de sa conversion, c’est bien Platon lui-même qui perçoit la nécessité impérieuse de détruire tout ce qu’il a écrit jusqu’alors.

Les conversions les plus soudaines et les plus spectaculaires ont souvent été accompagnées de gestes significatifs: des ascètes se rasent la tête, certains moines d’orient se marquent le front par le feu. Le Christ lui-même réclame les gestes les plus extrêmes dans la conversion: abandon des richesses, quitter ses proches sans même un adieu. Ces manifestations extérieures possèdent vraisemblablement la double visée de conclusion d’une alliance et d’abandon symbolique de l’avant, du moi antérieur. Et selon cette lecture, il est significatif que le geste de Platon soit de brûler ses œuvres poétiques, plutôt que n’importe quelle autre manifestation. On sait par ailleurs que Platon rêvait de brûler les œuvres de Démocrite, et l’on ne doit plus douter alors de la formidable importance que Platon accorde à la forme écrite. Comment concilier alors ce Platon qui investit l’écriture d’un tel pouvoir, et le Platon du Phèdre si méfiant envers cette mnémotechnique qui fait perdre la vivacité du savoir vécu ?

Si brûler ses tragédies apparut pour Platon le meilleur moyen de signer le début de sa conversion intérieure, c’est bien que c’est par la forme écrite que Platon s’est, dès avant son activité philosophique, objectivé de la manière la plus haute. Ses écrits ne sont pas seulement un témoignage-objet, ils doivent bien constituer « une partie de sa personne » pour qu’il soit nécessaire de les brûler dans l’optique d’un changement radical. Faire table rase ne s’est pas borné à un travail spirituel, il a fallu détruire ce qui constituait comme une extension ou une manifestation de sa psychè. On observe souvent la façon dont des personnes souffrant d’une addiction, lorsqu’elles décident de mettre fin à leur dépendance, inaugurent leur résolution par la destruction de tous les exemplaires de la substance à laquelle elles sont asservies. C’est que la simple vue de la substance en question les dépouille de leur volonté. Face à une bouteille d’alcool, l’alcoolique repentant se sent comme arraché à sa propre résolution, il est dépossédé de lui-même par cet objet. C’est que l’objet est pour lui bien plus qu’un simple objet, il est d’une manière viciée ce qu’il peut expérimenter comme une part de lui-même qui n’est plus inféodée à sa volonté propre, et c’est pourquoi la disparition ou la destruction dudit objet est la condition sine qua non pour que le sujet reprenne possession de lui-même: la destruction reprend à l’objet ce que la dépendance lui avait cédé.

Dans le cas de Platon, s’il n’est bien sûr pas question d’addiction, il semble évident que l’écrit fut perçu comme une certaine dépossession de soi, ou comme une certaine extension. Platon eût beau abandonner sa vie d’avant, objectiver son regard vers les formes intelligibles, il lui apparût sans doute comme évident qu’une partie de ce lui-même tragédien s’était incarnée, objectivée dans cette forme écrite qui perdurait malgré tout. Car le Phèdre constate bien que si l’écrit fossilise le savoir, c’est à dire lui ôte les qualités insignes qu’il possède dans l’expérience vivante de la pensée, il n’en demeure pas moins que cette forme perdure, en particulier lorsque le penseur, lui, disparaît. Une fois que la vie du philosophe s’est éteinte, il ne reste que les écrits. N’est-ce pas en ce sens qu’il faut interpréter le geste destructeur ? Platon ne semble-t-il pas interdire à l’écrit poétique « d’être son esprit à sa place » lorsque son esprit vivant aura disparu ?

L’histoire de la philosophie fourmille littéralement d’exemples de cette angoisse face à cette écriture amenée à être le penseur à sa place de manière posthume. Saint Thomas d’Aquin cessa d’écrire à compter du 6 décembre 1273, après une illumination spirituelle dont le contenu révoqua son œuvre au point qu’il affirme que tout ce qu’il a écrit lui paraît « comme de la paille », et qu’il envisage de la détruire. Qu’est-ce donc que cet aveu, sinon l’expression d’angoisse face à la possibilité, sans doute blasphématoire au plus haut point pour le docteur angélique, que la trace de son esprit qui sera amenée à perdurer soit une reflet indigne de la vérité qu’il a trouvé aux derniers jours de sa vie ? Incapable d’écrire ce que sa vision lui a révélé, Thomas préférait sans doute effacer l’objectivation indigne de sa personne pour une double raison: qu’elle offensait Dieu, ou ne lui rendait pas suffisamment justice d’une part, mais surtout, sur un plan plus humain, qu’elle ne rendait pas justice à ce que fût Thomas et à ce qu’il sut au derniers instants de son existence terrestre. Ses deux sommes furent un reflet de ce que fut son esprit, mais pas de ce qu’il fut en totalité. Parce que son expérience mystique finale fut réfractaire à tout traitement écrit, la forme écrite dans sa globalité fut jugée indigne de perpétuer fidèlement son esprit après sa mort.

Emmanuel Kant entama au soir de sa vie la réécriture de son œuvre-maîtresse, ce qui témoigne d’une formidable foi en la nécessité d’objectiver coûte que coûte son esprit dans la forme écrite, même en se sachant condamné à ne pas pouvoir accomplir la tâche jusqu’au bout. Et de même Hegel, peu avant de mourir, entreprit de réécrire la Phénoménologie de l’Esprit, dont seule une infime partie aura pu bénéficier d’un nouveau traitement. Le geste de Hegel doit sans doute être perçu comme plus significatif que celui de Kant, en ce sens que Hegel place au centre de sa pensée les questions d’objectivation et de mouvement. Il est le premier penseur occidental à offrir un traitement conceptuel digne de ce nom à la mutabilité du réel, à travers la dialectique. Plus que Kant, Hegel est donc conscient de cette permanente évolution synthétisante qui ne se laisse jamais arrêter à des formes déterminées immuables. Pourquoi donc s’acharne-t-il à vouloir donner l’objectivation la plus fidèle d’un esprit dont la nature même de la réalité lui interdit l’espoir d’une objectivation achevée ?

Il est évident pour Hegel que la forme écrite, de par son affinité avec le concept, est la plus apte à objectiver l’esprit dans sa forme la plus développée. L’écrit est investi du privilège de pouvoir restituer la dynamique d’une pensée, de la rendre vivante non seulement en arrêtant sous forme d’écrit théorique les différentes oppositions dynamiques de cette pensée, mais encore en permettant que découverte puis pensée par un autre, elle soit amenée à perdurer. On a souvent noté que la Phénoménologie de l’Esprit laisse peu de place à la question du corps. Lorsqu’on en fait mention, ce n’est que pour que par une intervention de l’esprit, le maître puisse se soulager du labeur physique pour n’être qu’esprit, et puisse finalement dire, « Sois mon corps à ma place, mais ne me dis pas que ce corps que tu es est mon corps ». Le corps n’est pas perçu comme témoignant fidèlement de l’existence d’un homme, il est incapable, même sous la forme de représentation fidèle (portrait ou cliché photographique) de dire et faire savoir ce que fut une personne; contrairement à l’écrit, par l’intermédiaire duquel l’esprit s’est objectivé (sans doute jamais de manière suffisamment fidèle à son goût) et perdure(1).

Ce rapport angoissé à l’écriture que ces différents auteurs ont pu manifester signe donc la portée existentielle fondamentale de l’écrit: il est une manière par laquelle croyants et athées se rejoignent malgré tout dans la croyance à une certaine immortalité immanente, historique. Par la médiation de l’écrit, l’auteur se rend encore présent, et c’est pourquoi l’écriture est en fin de compte écriture de soi: le rapport à son écrit, loin d’être une considération purement formelle, est avant tout le lieu où l’auteur se place face au produit objectivé de ce qu’il est lui-même. Et dans son rapport à l’œuvre, le penseur doit affronter l’éternelle reconfiguration de sa pensée, et par là-même, l’éternelle nécessité, jusqu’à la dernière minute, de se réécrire soi pour demeurer le plus vivant possible(2).

NOTES

1. Ce qui est une justification philosophique de ce que le vulgaire conçoit fort bien dans la notion d’immortalité de l’auteur. Face aux grandes œuvres, tout un chacun comprend que la forme laissée par l’auteur le rend en un sens immortel, que dans l’objet quelque chose de son auteur perdure véritablement.

2. Si l’on admet que contrairement à l’œuvre d’un artiste, celle d’un penseur ne peut se résumer à une simple juxtaposition de travaux. La pensée cherche toujours à dépasser ce qu’elle a formalisé auparavant, et c’est pourquoi  des oeuvres majeures comme la Phénoménologie de l’Esprit, la Critique de la raison pure ou encore Sein und Zeit furent considérées comme insuffisantes par leurs auteurs malgré leur qualité intrinsèque.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :