XXIX. Kairos et objectivation de soi: l’esthétique du tumblr

3 décembre 2011

J’ai pris depuis un certain temps l’habitude de visiter des tumblr, dont les photos inlassablement et régulièrement ajoutées me servent tout autant d’inspiration ponctuelle que de de bannières pour ce blog. Et récemment, alors que je me décidais enfin à modifier l’en-tête dudit blog pour le rendre plus attractif, je me suis heurté à un problème quasi-moral, auquel ma formation en design graphique a peut-être donné une importance démesurée: je n’avais aucune idée de l’auteur de la photographie, ni du nom de l’artiste ayant réalisé la sculpture qu’elle mettait en scène. Cette réticence à user d’une photographie comme un objet trouvé, la peur qu’une appropriation trop hâtive ne soit sanctionnée par la manifestation soudaine et colérique du propriétaire de la photo déjà faite sienne, sont les sentiments qui m’ont mis sur la voie d’une réflexion sur la singularité esthétique de cet usage des images dans le réseau numérique.

Contrairement aux photoblog, qui sont une vitrine pour les photographes eux-mêmes, les tumblr sont l’équivalent numérique et évolutif de la célèbre planche de tendance du styliste. La juxtaposition d’images libérées de leur contexte permet de faire émerger une ambiance, de dire quelque chose qu’il n’est possible de cristalliser ni dans une phrase, ni dans une image unique. Il ne s’agit pas d’une exposition de photographies d’auteurs rassemblées, ou bien si exposition il y a, les cartels ont été sciemment volés. Les images sont postées à la chaîne, sans nom ni légende, et sont sans cesse « empruntées » entre les différents tumblr où elles sont successivement repostées. Afin de mieux comprendre la spécificité du geste, divisons celui-ci selon ses deux moments constitutifs, l’acquisition et la représentation.

L’acquisition naît avant tout d’une rencontre. Rencontre d’un visuel au détour d’un autre blog, d’un site d’artiste, d’une image imprimée que l’on pourra scanner. Lors de cette rencontre, le sujet de l’acquisition éprouve la force poétique, esthétique, de l’objet. Ce choc esthétique initial se déroule selon des modalités absolument kantiennes (1) : le sujet, par la mise en branle de son imagination, perçoit dans l’objet plus que ce que l’image contextualisée, et prise dans un sens strict, ne semble dire. Le sujet formule au moyen du libre jeu de l’imagination et de l’entendement des idées esthétiques qui excèdent l’objet. A ceci près que Kant s’arrête au moment où, dans l’expérience concrète, se manifeste comme conséquence de ce choc et de ces idées esthétiques surdimensionnées un désir d’appropriation de l’objet. D’une certaine manière, il faut observer une certaine volonté de dire plus ou dire mieux que ce qu’a dit l’auteur par cette image précisément. Dans la majorité des cas et des époques, cette tendance à s’approprier, à dévorer l’objet est inhibée par notre sens aiguisé de la propriété intellectuelle et matérielle(2). Mais dans le cas de notre époque contemporaine, la conjonction de facteurs nouveaux empêche ce sentiment d’être canalisé et réprouvé (ne voyons là qu’un constat objectif, nous n’émettons pas de jugement sur le caractère positif ou négatif du phénomène).

Premièrement, la facilité de circulation, de reproduction et de réappropriation personnelle de l’image sont sans précédents dans l’histoire de l’humanité. L’outil informatique lève l’un des obstacles majeurs opposés jadis au désir d’appropriation, à savoir la difficulté technique d’acquisition de l’image.Deuxièmement, l’émergence du piratage et de la fraude à la propriété de l’image comme véritable contre-culture. Auparavant, la reproduction était cantonnée à deux expressions d’envergure limitée: la falsification des œuvres, illégale, et la reproduction décorative, peu répandue car coûteuse. Leur caractère de micro-phénomène en faisait des pendants négligeables du phénomène artistique. Mais l’outil informatique et l’omniprésence des réseaux – légaux et illégaux –  ont hyperbolisé l’importance de la reproduction et de la propriété intellectuelle. Nous avons pu assister depuis deux décennies à la constitution de véritables cultures de la reproduction illégale, qu’il convient de distinguer radicalement d’un simple commerce illégal de contrefaçons. L’échange de produits artistiques et culturels sur le web n’a pas de visée commerciale, son seul but étant le partage gratuit de ces produits. L’installation de la consommation pirate dans les mœurs est un facteur déterminant pour notre tentative de qualifier l’esthétique des tumblr, car elle a contribué à diminuer significativement l’emprise du principe de propriété sur nos habitudes de consommation. Voilà levé (en partie) le second obstacle à l’expression de ce désir d’appropriation. Nous voyons donc par quels moyens l’époque contemporaine a doté le sujet des capacités techniques et intellectuelles pour affirmer son désir d’appropriation de l’objet.

Le geste lui-même de l’acquisition, dans le cas des tumblr, se fait par simple copie de l’image. Lors de ce processus, qui doit être le plus souvent rapide et instinctif, afin de correspondre et de restituer l’état d’esprit et les idées esthétiques du sujet, les considérations de propriété intellectuelle de l’image sont considérées comme une entrave, comme un empêchement d’exprimer pleinement ce que l’image nous fait ressentir. Plus encore, le sujet est sans doute convaincu de façon inconsciente que l’expression authentique de ses idées esthétiques nécessite l’abandon du contexte initial de l’image, de toutes ses déterminations périphériques. Il ne faut conserver que l’image elle-même, dans la simplicité de son donné visuel. Ce que le sujet souhaite conserver dans l’image, ce n’est pas la particularité du regard et de la sensibilité que l’artiste à conféré à son image (c’est-à-dire la face « de production » de l’image), mais au contraire ce qui dans cette image se rapporte à lui-même et à ce qui dans cette image fait écho en lui (la face « de réception »). Le geste d’appropriation constitue l’effort d’un sujet pour épurer l’objet de tout ce qui en lui est signe de son appartenance à un autre, afin que de demeure que l’objet en parfaite situation d’adhérence avec ses idées esthétiques.

A quoi succède un second temps, qui est celui de la représentation. Elle est indissociable de l’acquisition puisque ce sont les modalités de représentation qui vont entériner l’acquisition de l’objet. Tant que l’on ne fait que prendre, copier une image, celle-ci demeure pour nous encore celle d’un autre. Nous possédons la copie de l’état exact dans lequel le créateur a présenté cette image, et nous demeurons des spectateurs-contemplateurs-jouisseurs de cette image. Ce n’est que dans la perspective d’une représentation future de l’image que celle-ci perd son caractère de pure copie pour devenir matière artistique.

Il est possible, et même nécessaire, de distinguer deux faces dans l’expérience esthétique du tumblr. La face du blogger, de celui qui met en place la représentation de l’image, et la face internaute, celui qui découvre le tumblr et l’image, ou les images.

Dans la perspective du blogger,il s’agit le plus souvent (en tout cas, dans l’utilisation la plus créative que l’on puisse faire du médium tumblr) de restituer par la juxtaposition d’images l’ensemble de sa personnalité et de son vécu personnel. La juxtaposition crée un ensemble sans cesse renouvelé qui témoigne à la fois de l’évolution du sujet (dans un mouvement de découverte constant de nouveautés visuelles) et de permanences au sein de ce sujet (intérêts personnels, goûts artistiques). Il n’est donc pas abusif ni lacunaire de dire que le tumblr est sensé être un reflet de la personnalité de son auteur. Car l’enjeu n’est pas autre que celui-ci: par la création d’une mosaïque complexe de signifiants visuels, l’auteur métaphorise sa propre personnalité, l’objective pour pouvoir à la fois en jouir et la partager. Il est intéressant de constater que cette objectivation revêt la forme d’une mise en abîme: traditionnellement, l’artiste objective son propre vécu intérieur et sa sensibilité par la création d’un visuel qu’il crée de toutes pièces. Dans le cas du tumblr, cette objectivation se fait au moyen d’images qui ont été elles-mêmes une objectivation de la vie intérieure et de la sensibilité d’un autre. Loin de constituer une dégradation du geste d’objectivation (comme seront tentés de le penser les conservateurs et réactionnaires de tous bords), il constitue une « métaphorisation au carré » qui s’avère extrêmement stimulante pour la réflexion esthétique(3).

Cette perspective du blogger relève donc d’un rapport esthétique à soi, d’une poétisation de soi(4) qui utilise les moyens techniques d’appropriation de l’image pour surmonter une éventuelle absence de talents artistiques. Car l’aspect sans doute le plus important de cette perspective du blogger est la démocratisation du geste d’objectivation de soi que le médium tumblr permet d’opérer. Cette objectivation n’est plus réservée à ceux qui possèdent des talents artistiques suffisants pour lui donner une forme satisfaisante, mais rend  les visuels mis à disposition par les plus doués disponibles aux moins doués. Et ce, dans l’optique d’un partage élargi (quasi-universel désormais) de cette expérience particulière d’objectivation. D’une certaine manière, le tumblr rend possible l’idéal « tous artistes ! » par une dialectique originale entre les personnes talentueuses et peu talentueuses au niveau artistique.

La perspective de l’internaute, en revanche, relève d’une tout autre esthétique, si l’on se représente cet internaute comme étant un simple visiteur et non pas un membre actif de la communauté des utilisateurs de tumblr, qui parcourent les tumblr d’autres bloggers dans la perspective de se réapproprier leurs images. Pour ce visiteur, l’expérience esthétique peut se décliner sous deux modalités distinctes:

La première est une sorte de communion à la fois culturelle et esthétique avec le blogger. En parcourant les pages parfois interminables d’un tumblr particulier, le visiteur se sent des affinités fortes avec celui qui a créé cet assemblage d’images. Cette expérience esthétique se distingue en ce qu’elle porte sur l’ensemble des photographies. Bien qu’elle donne lieu à un sentiment agréable d’appartenance à une communauté de goût (en cela, elle reste dans la droite ligne de l’esthétique kantienne), elle reste la plus pauvre des deux expériences esthétiques accessibles à l’internaute. La seconde modalité, au contraire, n’implique qu’une seule des images proposées. Elle est une rencontre avec une image particulière qui accroche le regard, qui stimule l’imagination et fait résonner quelque chose dans l’intériorité du spectateur. Mais cette rencontre diffère de celle que l’on aurait pu avoir avec l’image si on l’avait découverte dans son contexte d’origine. L’image est ici entourée d’autres images qui lui donnent une inflexion particulière, qui modifient de manière subtile son contenu et sa capacité à stimuler la sensibilité de l’internaute. L’image, dépouillée de sa propriété intellectuelle initiale, est donnée au spectateur comme objet possible d’une épreuve répétée de ses significations potentielles. Chaque représentation, chaque changement de contexte met au jour une nouvelle capacité de l’image à créer une expérience esthétique singulière, et en cela le tumblr devient le théâtre d’une esthétique du kairos de la rencontre. Chaque nouvelle appropriation devient plus qu’une simple répétition: c’est rentrer chaque fois plus dans la profondeur du potentiel poétique et signifiant d’une image. Cette interrogation en chaîne se poursuit jusqu’à la lassitude et l’abandon, jusqu’à ce que l’image se soit épuisée au maximum dans ses représentations successives. L’esthétique du tumblr est donc une esthétique qui relève originalement le défi d’un réel héraclitéen. Au lieu d’affaiblir l’expérience esthétique de l’image par sa mise hors contexte, le processus du tumblr permet une expérience dans les plus extrêmes profondeurs du visuel singulier.

NOTES:

1. Dans la Critique de la faculté de juger, Kant développe une esthétique qui se fonde avant tout sur la rencontre contingente entre un sujet et un objet. C’est une « phénoménologie de la trouvaille » (J. Darriulat). Le sujet qui éprouve la rencontre de l’objet comme un choc se voit suggérer par cet objet des idées que sa faculté d’imagination produit par réaction, et que l’entendement reproduit: ce mouvement donne lieu à la formulation d’idées esthétiques.

2. Et sans doute également par un sentiment plus ou moins développé d’infériorité vis-à-vis de l’artiste, de sa production et du travail qui lui a donné vie.

3. Dans certains cas, la métaphorisation peut être portée au cube, lorsque le blogger se réapproprie une image qui constitue elle-même une réappropriation d’une autre image.

4. Poétisation de soi dont la visée narcissique est souvent clairement revendiquée dans l’intitulé ou la description du blog.

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