XXVIII. Un cauchemar de Heidegger

28 novembre 2011

Une lumière crue s’élève sur un Fribourg en plein hivernage. Dans sa tranquille demeure, Martin Heidegger s’éveille. Enfilant ses charentaises usées comme des souliers de Van Gogh, il se rend à la cuisine et fait couler du café. Dans la semi-obscurité, et voyant le liquide s’écouler d’une manière lentement cadencée d’avec celle dont les flocons tourbillonnent dans leur chute à la fenêtre,  il s’installe à table et, frissonnant, entreprend de feuilleter das Kunstmagazin, avec le dédain caractéristique qui est le sien chaque fois qu’il ouvre un volume duquel il n’attend rien d’autre qu’un énième déception. Et un cruel hasard le faisant tomber sur la recension d’une œuvre de net art mettant en place un cimetière pour fichiers informatiques (1), le vénérable penseur ne peut contenir sa fureur et, dans un cinglant « unverständlich ! », projette de rage et la revue et son bol vide au sol. Et ses voisins, entendant la vaisselle se briser avec fracas, de formuler le souhait que le vieux Heidegger ne pousse pas l’authenticité au quotidien si loin qu’il détruise tout ce qui se trouve sur ses étagères …

L’idée générale d’un art numérique s’avère en effet le pire cauchemar que le penseur du Dasein ait pu envisager, lui qui ne fut pourtant guère optimiste de nature. Prophétisant l’hégémonie de la raison technique, avait-il envisagé cette invraisemblable possibilité qu’un jour l’on détourne la technique de sa finalité pratique pour la poétiser, et ainsi fonder l’un des champs d’investigation artistique les plus prolifiques de notre époque ?

L’art numérique est l’ultime pied de nez adressé à son germanique contempteur, en ce qu’il prend le contrepied de l’esthétique heideggerienne d’une manière inattendue.

En premier lieu, c’est un art qui pervertit la distinction établie entre la technique, régie par l’idée d’une finalité, d’une réalisation téléologique, et l’art, pure transcendance de l’esprit technique dans ce qu’il possède de spontanément créateur et d’irréductiblement inutile. « L’art est la recherche de l’inutile », affirmait Flaubert (2), citation qu’à son époque Heidegger aurait volontiers  reprit  à son compte uniquement dans la mesure où cette inutilité excluait à jamais du domaine de l’Art une technique soumise à un impératif d’utilité. Seulement, c’était ne pas envisager la possibilité, désormais exploitée par les arts numériques, de créer une véritable poétique de l’inutilité technique. Ou peut-être, pour ne pas brader les nuances extrêmes qu’imposent cet art des nouveaux médias, de créer une poétique du détournement téléologique: remplacer la finalité technique par une finalité esthétique. C’est le cas des artistes du collectif JODI, dont les sites expérimentaux à l’architecture infiniment imbriquée transforme le langage de programmation en véritable médium artistique dont le produit n’est plus un service mais une œuvre provoquant une émotion esthétique(3). Alors qu’une définition basique de la raison technique ne conçoit pas que cette dernière puisse faire retour sur elle-même autrement que dans une perspective d’auto-amélioration(4), la poétique de la finalité esthétique nous donne à voir une technique capable de se mettre en scène et de questionner son concept de manière plastique et conceptuelle. Les ingénieurs ne travaillent plus seulement à la production d’une avancée technique, mais se voient impliqués dans l’émergence de ce qu’on peut désormais appeler une véritable culture de la technique.

En second lieu, c’est un art foncièrement atopique, dont les implications radicales pour l’ontologie de l’œuvre d’art méritent d’être abordées. Il faut tout d’abord noter que dans son appréhension première, l’œuvre ne présente pas au regard sa matérialité comme un artefact assimilant cause formelle et cause finale (5), mais dissocie ces deux causes, et ne les localise plus de manière univoque. Il convient en effet de distinguer la matière première du code, que l’on peut localiser sur un serveur se trouvant en un point géographique donné, et la représentation qui est générée par lui (interface), qui se localise non seulement à un autre endroit, mais dont la localisation change à chaque fois qu’une requête parvient au serveur. Cette nouvelle anatomie de l’œuvre signe donc l’obsolescence irrémédiable de l’esthétique heideggerienne, toute empreinte d’un sol et d’un ciel donné à partir desquels l’œuvre prend vie et cristallise en son sein les valeurs d’une civilisation dont les hommes sont les gardiens étant renvoyée à son statut de délire d’helléniste grognon. Ici, l’œuvre d’art  perd en même temps que son artefactualité son statut d’objet de culte nécessitant respect, méditation et gardiennage, pour ne se résumer qu’à des données brutes stockées dans un endroit quasi-inconnu de tous. Et la veille des gardiens se résume désormais au simple fait de payer régulièrement pour la conservation des données, ce qui achève de déchoir l’art de son rôle privilégié de ménagement d’ouvertures de l’Être.

Ainsi, l’ontologie nouvelle de l’art numérique permet-elle de dépasser les problèmes classiques de l’esthétique du XXe siècle, renvoyant Heidegger à ses champs et Benjamin à sa bibliothèque, pour poser un faisceau neuf de questionnements sur l’expérience de l’art et sur le statut de la représentation générée informatiquement.

Ultime et ironique retournement de situation qui doit faire se retourner dans sa tombe le professeur de Marbourg, l’oeuvre d’art comprise comme une représentation générée techniquement semble  appeler à un traitement avant tout phénoménologique, puisque lorsque toute possibilité de détermination objective de ce qu’est une œuvre semble –enfin !– rendue impossible, ne reste pour la pensée esthétique qu’à se focaliser sur l’approche du point de vue du corps et de la subjectivité(6) En faisant dévier la phénoménologie husserlienne vers une ontologie fondamentale, Heidegger semble s’être condamné lui-même à ne pouvoir formuler aucune théorie esthétique digne de ce nom …

NOTES

1. Projet /death/null

http://www.deathnull.org/?what=interface

2. Carnets

3. http://map.jodi.org/

4. En effet, le seul regard que semble pouvoir tenir sur elle-même, dans un contexte normal, la technique dans son expansion continue semble être la critique et la remise en question de ses points faibles dans le seul et unique but de produire une amélioration, un surmontement de son état actuel. L’auto-réflexion est donc dans le cadre de la raison technique réduite au niveau minimum, la technique n’y consent que dans la mesure où cette auto-réflexion constitue son seul espoir de maintient et d’expansion. Cette vision est une vision que l’art numérique pointe désormais comme réductrice, car ne comprenant que la dimension commerciale de la technique, qui est loin de résumer le champ de la technique dans son envergure la plus contemporaine.

5. Dans le sens classique d’œuvre (pour un tableau par exemple), la cause matérielle (canevas, peinture) est confondue avec la cause formelle (dessin effectué par le moyen de la peinture). Cause matérielle et cause formelle sont donc indissociable au sein d’une œuvre qui s’avère un artefact.

6. Un regard sur les tendances contemporaines de l’esthétique atteste davantage que tout argument formulable de l’incapacité d’une majorité de penseurs à relever le défi de l’art à l’ère du numérique. L’esthétique analytique s’embourbe dans les questionnements linguistiques et les tentatives de définition périphérique (comme si contourner le problème de l’objectivité de l’art en le prenant à revers sur la question du langage empêchait celui-ci de mordre à pleine dent ! Goodman, Danto et autres en ont fait l’amère expérience, ce qui ne décourage en rien une jeune génération avide de se frotter au incisives de l’oeuvre …), les universitaires à tendance historique ratiocinent sans fin sur des questionnements sous-benjaminiens depuis longtemps périmés. Seules les approches phénoménologiques et psychanalytiques semblent promises à un bel avenir en ce qu’elles osent penser l’engagement de la subjectivité dans l’expérience de l’art, seul moyen selon nous d’appréhender un art qui n’est plus que représentation.

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