XXVII. Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

27 novembre 2011

Au moment de commencer cet article, je suis obligé de me lancer à moi-même cette accusation, que critiquer des livres qui y prêtent trop le flanc, qui souffrent d’une certaine aura de littérature « bon marché » doit valoir comme symptôme d’un manque de confiance en soi. N’est-il pas facile de critiquer les Carrère et autres – à plus forte raison s’ils s’avèrent consacrés par la trinité des critiques, cinéastes et jurys de prix littéraires – pour se donner des allures d’esthète difficile à contenter ? Mais la seule raison qui me pousse véritablement à écrire, c’est l’envie de faire le compte rendu d’une lecture, de mettre au point ce maelström d’impressions flottantes qui entourent le souvenir de l’ouvrage.

Concernant l’opus de De Vigan, je me trouve confronté plus que tout à une forte charge émotionnelle. La lecture d’une histoire telle que celle qui est relatée dans ces pages laisse difficilement le lecteur insensible. L’histoire d’une mère traversant l’existence en marchant au bord de l’abîme de la folie rendue à travers le prisme des dommages collatéraux infligés à ses filles est évidemment poignante d’humanité et vaut pour le lecteur comme véritable exercice d’empathie. Mais se pose rapidement (dès les cent première pages, à dire vrai) l’hypothèse du chantage émotionnel, que suffisamment de preuves viennent étayer pour que le lecteur se retrouve dans la plus inconfortable des situations. Est-ce être un véritable monstre d’égoïsme que la lecture des grands romans a rendu insensible à tout drame de l’existence ordinaire que de soupçonner l’auteure de stimulation intentionnelle du canal lacrymal dans une visée purement commerciale ? Est-ce que la simple idée que Delphine de Vigan ait monnayé à son éditeur les branches hantées de son arbre généalogique est indigne d’un être humain normalement constitué ? Ou est-ce qu’au contraire, céder à la bonté d’âme en compatissant de façon crescendo au fil des pages signifie sacrifier son exigence esthétique sous la pression du pouvoir de normalisation ?

Sans doute cette question – à laquelle tout lecteur exigeant sera  confronté – ne peut se résoudre qu’en s’accordant sur ce que l’on évalue. Est-ce sur l’histoire humaine de la mère de l’auteur que nous émettons des réserves, ou bien sur l’œuvre à laquelle celle-ci a donné lieu ? De quelle manière le lecteur se trouve-t-il rudoyé par ce procédé tellement en vogue d’autofiction partielle auquel se livrent sans vergogne les auteurs du moment ! Les segments de la vie d’Emmanuel Carrère m’avaient déjà ennuyé au plus haut point lorsqu’ils s’invitaient avec pédance entre deux épisodes de la vie d’Édouard Limonov, et voilà que cette fois-ci encore, une certain besoin d’exhibition littéraire entrave le cours de ma lecture (1). Formulons le souhait que l’on revienne un jour à une fiction pure bien moins narcissique, où il ne sera plus loisible de confondre le vécu personnel et le produit littéraire dans le rôle de cible.

Tout n’est certes pas à jeter dans ce roman, néanmoins la certitude se fait plus vive après quelques semaines quant au fait que l’intérêt que procure sa lecture est dû à tout autre chose qu’à la qualité esthétique. Le plaisir de revivre l’ordinaire parfois cruel au delà de l’imaginable qui fut celui de la génération précédant celle de l’auteur est avant tout un plaisir de la mémoire, de la recherche du passé, une manière de se conforter dans une certaine filiation d’avec les gens simples qui nous ont préfacé dans notre existence qu’on espère d’un seul coup tout aussi simple, et n’a finalement aucun lien avec la littérature à proprement parler. N’est-ce pas finalement comme écouter les souvenirs d’une grand-mère qui raconte ses souvenirs de temps de guerre avec pour seul but la sensation de frisson à la fois grandiose et pathétique qui nous parcours lorsque l’on tutoie par procuration les grandes figures de l’histoire universelle ? Est-ce que ce viol de la mère de l’auteure, secret indicible et pourtant si rapidement divulgué comme le rebondissement forcé d’un scénario hollywoodien trop poussif, ne constitue pas un tel évènement historique (et presque légendaire) sur le plan du roman familial, un de ceux qu’à la manière de De Vigan, l’on aimerait approcher au plus près et toucher du doigt, en se trouvant pour seule excuse la rédemption esthétique que constitue la rédaction d’un roman à son sujet ?

Il est difficile de trancher, tout autant qu’il est difficile de conserver un certain crédit à une écrivain accumulant autant de raisons de se méfier de sa probité.

NOTES

1. Notons en passant à quel point nombre d’auteurs (De Vigan et Carrère en tête) considèrent le passage par les classes préparatoires et les études dans des établissements prestigieux comme des sujets dignes de figurer dans un ouvrage qui n’est en rien concerné par cette réussite scolaire. Symptôme éminemment français que des mauvaises langues pourraient fort bien interpréter comme de multiples émergences ponctuelles -et Ô combien incongrues – d’un narcissisme dissimulé sous le déguisement de l’auteur populaire.

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