XXV. Limonov, d’Emmanuel Carrère

25 novembre 2011

Mes habitudes de lecture ont transformé mon manque de diligence en une véritable regulae: laisser passer quelques semaines après la lecture avant de formuler un avis définitif semble être le meilleur moyen de contrebalancer l’investissement affectif qu’implique nécessairement la fréquentation d’un ouvrage. Du Limonov d’Emmanuel Carrère, que reste-t-il après cette courte décantation ?

Sur le plan purement formel, la pauvreté stylistique m’avait frappé bien avant de refermer définitivement l’ouvrage. Un tel constat peut-être curieux vis-à-vis d’un roman lauréat du prix Renaudot,  néanmoins le français de Carrère semble être celui d’une plume de journaliste à peine améliorée. Peut-être est-ce la faute à un historicisme omniprésent, mais de nombreux passages me semblaient être susceptibles d’un meilleur traitement stylistique. Le plan narratif au contraire, s’avère admirablement maîtrisé.  Que la trajectoire du personnage soit prétexte à une fresque russe depuis la chute du communisme jusqu’à l’ère poutinienne n’a pas empêché l’auteur d’établir des correspondances, à certain moments presque proustiennes, qui viennent rompre l’uniformité du déroulement.

Je ne crois pas nécessaire de m’étendre davantage sur la forme qui s’avère finalement assez quelconque et peu à même de susciter quelque intérêt dès lors qu’elle se situe dans le voisinage de mes lectures précédentes.

Car ce qui émerge du roman, pour finalement le cannibaliser, c’est la figure de Limonov lui-même. Personnage hors-norme, capable de faire succéder au génie la bassesse la plus commune, de s’élever jusqu’aux plus hauts cercles de la société occidentale et de tout abandonner pour retourner à son no man’s land natal, Limonov semble incarner le nietzschéisme dans ce qu’il a tour à tour de plus grandiose et de plus pathétique. Comme si Zarathoustra extirpé de son confortable environnement de papier, et passé au filtrage du réalisme le plus intransigeant nous parlait désormais à nous plutôt qu’à des animaux ou aux habitants de contrées lointaines. Toujours orgueilleux, mais moins majestueux, le voilà entre de fulgurances admirables en train de nous exhiber les failles abyssales de l’existence du surhomme. Son sens de la terre, dès lors qu’il n’est plus nimbé du nationalisme outrancier de l’allemand du XIXe siècle, révèle son caractère d’impuissance: s’attacher à la terre, en prenant un sens littéral,  n’est plus forcément le signe d’une capacité à rester fidèle à son origine, mais bien plutôt celui d’une incapacité foncière à relever les défis de l’altérité. C’est ainsi que le « retour au pays » de Limonov peut être envisagé, la fidélité aux valeurs extra-occidentales et la peur de perdre celles avec lesquelles il a grandi constituant les deux faces d’une médaille qui révèlent toute l’ambivalence du nietzschéisme pratique. Jusqu’à quel point l’individualisme forcené et le systématique renversement des valeurs constituent-ils une hygiène de l’existence, avant de devenir l’expression d’une jalousie maladive ? Chaque épisode ou presque de cette vie « hors-formats » peut être vecteur d’un tel questionnement: conspuer Soljenitsyne peut s’avérer un remède salutaire au consensus général, mais lorsque le marteau s’abat sur tous les littérateurs russes, qui sont aussi les rivaux de Limonov, la critique ne prend-elle pas une coloration névrotique ?

S’il est un domaine – que l’on pourra certes trouver périphérique – où Limonov échappe aux travers nietzschéens, c’est bien la sexualité. Là où les concepts ayant trait à la féminité chez le philosophe allemand laissent peu de doutes quand à une déficience sexuelle (chaque pensée n’est-elle pas une biographie de son auteur ?), Limonov, lui, rétablit un rapport normal avec la femme. S’il peut éventuellement y voir un piège pour l’homme, il accepte de s’y laisser prendre, à plusieurs reprises, et à un point qui ne lui épargnera aucune souffrance. Et même dans les situations les plus douloureuses, il ne se laissera jamais aller au retrait traumatique. Jusqu’au bout, il lutte de plain pied dans l’amoureux et le sexuel, car sur ce point au moins (et Carrère de le souligner dans la présentation de son livre) il est toujours demeuré un homme semblable au lecteur qui le découvre.

Ainsi, s’il est un profit à la lecture de ce livre (et Carrère ne semble pas être dupe de sa consécration littéraire, il ne prétend pas être Gracq), c’est bien le compagnonnage de cette figure existentielle étrange que Limonov n’a cessé d’incarner depuis son adolescence, restituée d’une manière admirable  dans ses contradictions internes, et qui fait de Carrère, à défaut d’être un très grand écrivain, un peintre des plus honorables.

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2 Réponses to “XXV. Limonov, d’Emmanuel Carrère”

  1. Eric said

    « de s’élever jusqu’aux plus hauts cercles de la société occidentale et de tout abandonner pour retourner à son no man’s land natal, »

    Une petite précision simplement :
    Limonov aux Etats UNis n’était connu que par quelques spécialistes,
    en France, ses livres se vendaient mal ( 10.000 ex dans le meilleur des cas), il n’était apprécié que par une petite frange d’intellos parisiens
    en Russie, au contraire, dés ses premiéres traductions, au début des années 90, il passait régulièrement à la télé,
    on le reconnaissait dans la rue,
    et le phénomène est allé croissant au fil des ans.
    Aujourd’hui c’est une vraie rock star, détesté par beaucoup, adulée par une certaine jeunesse, et qui ne laisse personne indifférent.
    ( je peux vous garantir que tout le monde le reconnait dans la rue, et que les yeux de tous s’allument à son passage, surtout ceux de ses adversaires)
    Donc, il y a un contre sens total dans vote formulation,
    qui s’explique , j’en conviens par le fait qu’Emmanuel Carrère n’insiste pas assez là dessus.

    • Romain said

      Vous avez sans doute raison de modérer mon propos, mais je pense que « contresens total » est largement abusif.
      Je vous ferai remarquer que mon article traite du livre d’Emmanuel Carrère, et, à l’intérieur de celui-ci, de la figure de Limonov telle qu’elle est restituée par l’auteur. Cette figure peut ne pas correspondre à l’homme-Limonov, mais cela n’est en aucun cas mon problème, et je ne me prétend pas spécialiste de Limonov dont je n’ai jamais lu aucun ouvrage. Reste à savoir si l’ouvrage de Carrère est une biographie, mais lui même refuse cette étiquette, car son livre est également un roman. Voilà qui devrait suffire à distinguer le réel et le fictionnel.

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