XXIV. Lectures de Lawrence

25 novembre 2011

I. C’est un sentiment étrange de trouver dans un livre que l’on vient d’entamer exactement ce que l’on espérait inconsciemment y trouver, ce dont on avait besoin, alors même que l’on n’aurait pu en formuler correctement le souhait. Quand on sent une continuité avec ses lectures précédentes, mais que cette continuité n’est due en rien à des connexions objectives, des liens historiques; que même, notre chronologie de lecture va peut-être, comme dirait Philip K. Dick, à rebrousse-temps. Quand les seules filiations que l’on puisse trouver sont un heureux hasard et un esprit doté d’une meilleure capacité d’appréciation, de critères esthétiques plus aiguisés. J’en viens à penser aux théories du docteur Allendy sur la fatalité intérieure, qui est comme une sorte de loi de l’attraction inconsciente. Cette théorie avait déjà mon agrément, elle n’en est désormais que renforcée. Je ressent cette souterraine destinée de ma lecture alors que je parcours les deux premières centaines de pages de Women In Love, de D. H. Lawrence. Est-ce une inlassable aventure dialectique de lecteur qui me fait trouver dans cet ouvrage la synthèse parfait d’éléments que je croyais inconciliables, même antagonistes ? Je croyais impossible que l’on puisse marier la douceur bucolique d’une Jane Austen à la fureur grondante de Dostoïevski, mais c’est pourtant bien cette impression de mariage improbablement réussi qui me saute littéralement au visage. On se sent apaisé soi-même, lorsque l’on s’imagine ces personnages presque russes se laisser sédater par le climat apaisant d’une campagne anglaise, on éprouve la joie des grandes émotions dostoïevskiennes mais, comme si l’air ici était plus épais, et ralentissait les mouvements, les transports, on observe tout avec plus d’acuité, sans que les personnages ne nous prennent en otage et nous secouent convulsivement d’un bout à l’autre du roman. Sans doute est-ce cette alliance du calme et de son contraire qui fait que Henry Miller et Anaïs Nin se sont tous deux passionnés pour Lawrence, et il n’est pas étonnant non plus que cette dernière l’a plus apprécié. Le côté raffiné, attentif aux charmes d’un lieu, d’un paysage ou d’une ambiance, c’est à dire le côté le plus féminin de l’écriture prend le pas sur le côté théâtral et grandiloquent, plus mâle et viril, moins subtil aussi, à n’en pas douter. Doit-on oser l’hypothèse que Lawrence possédait une part féminine plus grande que la plupart des auteurs ? Ce qui paraît contradictoire à première vue, alors qu’on lui connaît davantage une réputation de phallocrate, peut devenir des plus évident si l’on ne prend pas le paradoxe comme une simple opposition insolvable. Peut-être cette glorification de la virilité, qui transparaît très nettement dans les mêmes pages avec la même récurrence que les accents féminins, n’est-elle qu’une réaction à sa trop grande féminité, une sorte de renversement vers le pôle masculin. Est-il volontaire ou non ? Est-il un projet fixé de manière constante, ou bien une tendance naturelle à agir de manière plus masculine afin de préserver l’équilibre ? Il est bien sûr impensable d’avancer une réponse après seulement cent cinquante pages de lecture. J’aimerais beaucoup me procurer la biographie de l’auteur écrite par John Worthen, et plonger plus profondément dans les méandres de l’identité sexuelle chez Lawrence, mais selon toute vraisemblance, ce projet devra attendre, car la liste de mes lectures obligatoires s’allonge dangereusement ces derniers temps.

L’autre aspect marquant de ces premières pages, c’est la récurrence presque trop appuyée de la psychanalyse. L’adjectif inconsciemment revient bien trop de fois, à tel point que l’on pourrait presque croire que l’auteur l’a découverte pendant la rédaction du livre. Pourtant, sa découverte est bien antérieure, comme en atteste Sons and Lovers, son précédent opus. Beaucoup de situations semblent se focaliser sur la question de savoir si ce qui est fait, ce qui est dit, ce qui est ressenti, l’est de manière consciente ou inconsciente. Dans le récit du séjour à Breadalby, on voit avec quelle minutie Lawrence décrit l’attirance naissante de Gerald pour Gudrun. A ce moment, il est inconsciemment attiré, mais pas encore consciemment amoureux. Lawrence use de l’image d’un aimant, comme pour bien signifier que ce balbutiement amoureux se fait en-deçà de toute conscience, comme une sorte de magnétisme fatal, qui accentuera, n’en doutons pas, le destin houleux de la relation des deux protagonistes. Mais si ces nuances psychanalytiques sont nombreuses et marquées, elles n’en demeurent pas moins d’une lecture plaisante, et nous font entrer encore plus profondément dans les fondements de l’amour humain. Je regrette amèrement de ne pouvoir passer mes jours et mes nuits à dévorer ce romans, puis Sons and Lovers à sa suite, qui patiente dans ma bibliothèque.

*

Voilà que me reprend l’envie d’écrire, alors que je viens de finir la lecture d’un article des plus intéressants: Une lecture lacanienne de D. H. Lawrence – La jouissance féminine et le phallus, de Juliette Feyel. Bien des aspects de ce que j’ai lu me semble plus clairs, en particulier cette scène étrange où, après qu’il ait été frappé violemment par Hermione, Birkin va se promener à demi-conscient dans la campagne, et se roule nu dans la verdure, dans une communion mystique avec la nature. Ainsi, ces scènes d’abandon au monde sensible et de reniement de son moi social et cohérent sont récurrentes dans l’œuvre de Lawrence. Il est d’autant plus intéressant ici que c’est encore par le féminin – Hermione – que se fait le passage à un autre-soi, un soi libéré des contraintes de la civilisation. C’est bien parce qu’Hermione se laisse aller, inconsciente de son geste, à son envie de frapper Birkin , comme un mur « qu’il lui faut abattre », que Birkin peut renaître à lui-même. C’est alors que s’explique cette étonnante absence de ressentiment envers celle qui l’a meurtrit physiquement. Une telle attitude s’explique bien mal de la part d’un jeune anglais distingué et raffiné; il devrait lui en vouloir, nourrir des envies de vengeance, ou bien se sentir humilié. Mais au contraire il lui pardonne, va même jusqu’à faire peser toute la responsabilité de son départ soudain et incongru sur lui-même, et insister pour qu’Hermione n’en souffle mot à quiconque. Après son extase mystique dans la nature, Birkin ne se soucie plus des conventions sociales, parce que son moi qui doit être la cible des attaques des autres n’est plus là, il est abandonné, ou tout du moins a-t-il opéré un clivage.

Quant à ma supposition sur la féminité de Lawrence, que j’avançais comme une hypothèse fondée sur ma seule perception du livre, je la vois avec bonheur être corroborée par Feyel, pour qui la jouissance, typiquement féminine, est également accessible à l’homme, notamment par un passage par le milieu féminin, l’union phallique. Elle conclut :

D’après lui, l’expérience intérieure s’identifie à la reconnaissance de son mode d’être féminin (la jouissance), un mode qui n’est pas réservé exclusivement aux femmes mais auquel les hommes peuvent accéder. Nous voyons donc comment Lawrence développe dans ses récits le fantasme nostalgique d’une origine mythique et de retrouvailles qui sont suggérées par l’image de l’enfant dans le ventre de sa mère.

Je me sens déjà extrêmement en phase avec Lawrence, parce que cette quête d’un soi plus profond et plus complet à travers la découverte de sa part de féminité est une idée que j’avais déjà pressentie auparavant. Après ma lecture de Casanova, Lawrence me semble pousser plus loin l’expérience d’un moi différent et moins étriqué, à la recherche de soi dans des plaisirs qui, si ils ont l’air de l’abandon, sont une voie vers une nouvelle résurrection.

II. Je m’inquiète souvent de savoir, lorsque dans un roman, les personnages dissertent, affirment de grandes choses, expriment des convictions, si c’est l’auteur ou le personnage qui parle. Est-ce que le discours a été mis dans la bouche du personnage parce qu’il exprime la pensée personnelle de l’auteur, ou bien au contraire pour incarner un discours type, un caractère type, d’avec lequel l’auteur prend ses distances ? Dans le cas de Women in Love, la question est souvent capitale. Les entrevues entre les personnages donnent souvent lieu à des affrontements métaphysiques, poétiques, politiques et sociologiques, et il me démange de savoir comment Lawrence se situe vis-à-vis de ces discours antagonistes qu’il orchestre. Dans certains cas, on peut avec facilité identifier ce qui relève de la conviction de l’auteur et ce qui relève de la nécessaire contradiction venant d’un personnage opposé; mais à d’autres moments, et peut-être surtout sur les question les plus spécifiques à l’œuvre de Lawrence – l’union mystique et phallique de l’homme et de la femme, les rapports ambigus du masculin et du féminin – le partage est moins aisé.

La difficulté principale qui nourrit ma réflexion consiste en ce que les rapports du masculin et du féminin, au début du roman, sont susceptibles de deux niveaux de lecture qui ne se recoupent pas totalement. Lorsque Birkin invite Ursule chez lui, et que celle-ci s’attend à une déclaration d’amour, le discours de Birkin sur une union au-delà, sur un moi impersonnel qui se situe au-delà des contingences sociales et de l’amour sentimental, semble refléter la pensée de Lawrence. Depuis son épanouissement mystique dans la verdure de la campagne de Breadalby, nous soupçonnons que Birkin est le personnage que l’on peut identifier le plus fortement à l’auteur. Il semble engagé dans une quête profonde qui est étrangère encore aux autres personnages, et c’est pourquoi il incarne le porte-parole idéal de l’écrivain. Pour lui, l’équilibre qui doit unir l’homme et la femme est au-delà de l’amour, et même fondement de l’amour qui n’en est qu’une floraison possible. Ici, il s’agit bien de deux ego, de deux moi; pas certes au sens où l’on entend traditionnellement le terme, mais cela implique tout de même deux individualités exclusives qui s’équilibrent, s’agencent selon un certain rapport. Le second niveau de lecture, plus troublant, est comme je l’ai déjà mentionné auparavant, la dualité profonde de l’écriture de Lawrence, oscillant entre le naturalisme féminin et la théâtralité masculine. Et si ces deux aspects se développent en des endroits et des personnages différents, le fait est que l’auteur, ou même l’œuvre, constituent une sorte d’unification des deux pôles sexuels, qui ne correspond pas à telle ou telle individualité. On ne peut pas dire que tel personnage est typiquement masculin, l’autre typiquement féminin, parce qu’il me semble que chaque personnage est les deux à la fois: ils sont tous théâtraux, dramatiques comme des hommes lorsqu’ils parlent et se disputent, mais tous également sensibles, raffinés, d’attentifs réceptacles à la vie qui les entoure, comme des femmes. Dans cette perspective, tous les personnages assument une sorte de bisexualité intime, que l’on observera aussi au niveau supérieur chez Lawrence l’écrivain. Comment réconcilier ces deux aspects du féminin/masculin, à la fois intimement psychiques et interpersonnels dans une relation entre un homme et une femme ? Peut-être qu’il n’y a pas de réponse évidente, et Lawrence lui-même a très bien pu dialoguer entre ses deux aspects, entre ses aspects très féminins et sa relation avec Frieda.

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