XXIII. Lecture des Mémoires de Casanova

25 novembre 2011

 I. Le chapitre Bellino-Thérèse de la vie de Casanova me fait penser à Mademoiselle de Maupin. J’ai du mal à croire que Gautier ne se soit pas inspiré de cet épisode pour en faire une relecture dans le style romantique. Là où chez ce dernier, D’Albert s’enflamme d’amour pour Madeleine-Théodore, Casanova semble mû par une inclination qui tient seulement de la curiosité voluptueuse. L’édition incomplète que je lis ne me permet pas de connaître ce que la consommation de l’amour entre Casanova et son castrat démasqué aura comme suite, mais nul doute n’est permis, ce n’est pas un amour d’une éternelle constance qui suivra. Une fois sa curiosité satisfaite, Casanova l’enquêteur n’aura, comme l’avais prévu Bellino dans un de ses discours, plus grand intérêt pour la simple femme qui se cache derrière le mystère. Il l’abandonnera comme il s’est détaché de ses deux sœurs; son esprit ne les voit plus que comme des plaisirs dont il a déjà goûté tout ce qu’ils avaient à lui offrir, et se tourne vers de nouvelles pérégrinations à travers l’Europe et l’Asie mineure. Il me semble que ce détachement vis-à-vis de ses conquêtes amoureuses n’est pas à confondre avec une sorte de mépris consumériste; Casanova ne consomme pas les femmes, n’a envers eux aucune hypocrisie. Au moment où il les aime, il les aime véritablement, il ne les trompe pas, il ne les séduit pas au sens péjoratif du terme. C’est là le caractère intriguant du personnage, qui fait hésiter: est-il fort ou faible, est-ce un homme inconstant et esclave de ses désirs, ou est-il assez fort pour étreindre la passion lorsqu’elle se présente, mais aussi assez fort pour lâcher prise lorsqu’elle est terminée ?

II. Le chapitre Ismaïl est d’une lecture agréable, parce qu’il fait pénétrer dans ce que l’orientalisme offre de plus fantasmatique, de plus idéal et hédoniste. L’impression de raffinement est omniprésente la vie y semble facile, les plaisirs à portée de main. Même les opportunités de faire fortune paraissent aller de soi, et n’ont presque rien d’extraordinaire. Est-ce parce que cette existence semble trop évidente, trop onirique pour n’avoir pas de revers caché que Casanova ne saisit pas la proposition alléchante que lui fait le vieux Joseff ? Derrière les raisons toutes rationnelles qu’il avance, n’a-t-il pas la peur secrète que se jeter à corps perdu dans ce rêve éveillé serait comme enlacer de la fumée ? En tout cas, là encore, le caractère du personnage ne laisse pas d’étonner. Alors qu’il refuse les premières avances d’Ismaïl, il n’hésite pas à se donner finalement à ce dernier, malgré les réticences de ses goûts personnels, sous le seul prétexte qu’il n’avait alors aucun moyen de se satisfaire autrement, en observant les magnifiques femmes du sérail. La morale est absente, seuls comptent les convenances du lieu, les occasions, les configurations particulières, et la manière dont on peut en profiter, moyennant des concessions à ses inclinations personnelles. Casanova semble être le penchant amoureux d’un Machiavel, c’est un amoureux qui aime dans la conjecture, et il fallait bien cette courte rêverie orientale pour qu’apparaisse plus marqué ce trait majeur de l’auteur.

III. J’entreprend de visionner le Casanova de Fellini. Ce qui d’emblée me frappe, c’est le choix judicieux de Donald Sutherland dans le rôle titre. Il donne à Casanova une prestance qui ne fait pas pour autant l’économie d’une certaine fragilité, c’est un personnage fardé dont les fissures restent souvent apparentes. Il éclaire les premiers chapitres que j’ai pu déjà lire d’une manière plus profonde, donne corps à ce subtil mélange de transport et de retenue.

Je ne comprend que mieux pourquoi à la lecture de ses mémoires, le personnage me paraît si plaisant et si proche. Si je compare son œuvre à celle de deux autres mémorialistes que j’ai récemment fréquenté, je m’aperçois que cet équilibre magnifique entre les extrêmes est dû aux deux écueils dans lesquels les deux illustres autres sont pour ainsi dire tombés, bien que le terme d’écueil soit une appréciation personnelle, un manque d’affinité qui ne diminue pas la grandeur des œuvres. Chateaubriand nous dévoile toute son existence sur un ton qui me semble souvent paternaliste. Chaque épisode semble raconté par un homme mur qui regarde lesdits épisodes comme s’ils étaient dans une vitrine, et que chacun avait trouvé sa place, son sens, et sa juste , définitive appréciation. Ce qui donne aux Mémoires d’Outre-Tombe une certaine froideur, une rigueur, et par là même un certain manque de sincérité vis-à-vis des sentiments qui ont animé l’anecdote. J’ai parfois l’impression de lire une chronique.Difficile de se sentir proche de quelqu’un qui semble même éloigné des versions antérieures de lui-même. A l’inverse, le journal d’Anaïs Nin pèche parfois par excès de sincérité envers les sentiments. L’auteure n’arrive parois pas à arrêter sa peinture des choses, veut toujours y rajouter une nuance, une dimension encore tue, elle n’hésite pas à revenir à un même épisode plusieurs fois si besoin est, et je ressent alors comme un manque de pudeur, comme si sa vie nous était livrée dans toute sa sentimentalité brute, et que jamais ne transparaisse une quelconque besoin de sauver les apparences. La lecture est agréable au commencement, mais donne rapidement le sentiment d’une intolérable promiscuité, comme si l’on se forçait en ouvrant le livre à écouter un ami qui ne fait que se raconter sans cesse, sans pudeur ni limites. Sans doute d’ailleurs est-ce ce que le psychanalyste doit ressentir suite à un excès de pratique.

Casanova parvient à trouver l’entre-deux. Ses aventures amoureuses sont parfois d’une impudeur incroyable, mais la douceur et le raffinement de son langage se gardent toujours de nous donner trop à voir. Il est homme trop bien élevé pour se livrer tout entier au lecteur, et préfère partager avec lui les plaisirs du mystère et de l’allusion entendue. Cela me rend nostalgique d’une certaine manière d’être, de vivre et de discourir, qui a été plus que balayée par la volonté moderne de tout dire, tout montrer, jusqu’à l’excès. Quel dommage de ne plus pouvoir goûter le plaisir d’une conversation qui mérite véritablement le nom d’éristique, où l’on tente, on pare, on feinte, et choisit avec soin le peu que l’on va dévoiler, ou le détail que l’on va omettre. Désormais, l’on est contraint à la platitude de la sincérité absolue, ce qui incidemment, fait du vice le dernier refuge du mystère humain. Soit-on réellement chercher dans ce qu’il y a de plus bas et de plus secret chez l’autre pour pouvoir jouir de tombées de masques ?

Quoi qu’il en soit, Giacomo Casanova est un compagnon de lecture idéal, un guide vers un certain art de vivre, à qui l’on ne peut pas refuser son temps, car il semble détenir le secret de tant de choses qu’il nous restent à apprendre.

IV. La fin du Casanova de Fellini m’a bouleversé. Ou plutôt révolté. Le traitement infligé à la personne de Casanova me paraît une insulte au raffinement de l’idéal qu’il a toujours poursuivi. Pour la première fois, je me retrouve dans une position insolite, ressentant comme une fraternité d’esprit avec le protagoniste malmené, j’ai comme envie de me dresser avec lui contre un Fellini qui n’en a rien compris. La piètre leçon de morale qu’il nous assène avec lourdeur, à savoir que tout chez Giacomo n’est qu’illusion, tromperie, incompréhension et mépris de la femme, et qu’un tel être ne peut que finir seul, abandonné même de ceux de son espèce, est sans doute le regard le plus biaisé et superficiel que l’on puisse porter sur cet homme hors du commun. Non seulement le message est des plus simplistes, mais l’on découvre avec un heureux étonnement que le véritable Casanova émerge du film malgré le film. Comme si Giacomo n’attendait qu’un spectateur suffisamment avisé pour laisser glisser sur lui la balourdise morale du cinéaste, et donner de lui un aperçu assez séduisant pour donner envie de découvrir ses mémoires. Et avant de commencer à récuser la lecture que fait Fellini de l’Histoire de la vie, je voudrais souligner ce point entre tous singulier, que le message moralisateur manque presque à chauque fois son coup. Lorsque sa mère le quitte avec dédain aux dernières minutes du film, le réalisateur voudrait nous faire comprendre que Casanova a mené une vie si dissolue que même sa mère aux mœurs tout aussi légères l’abandonne et fuit sa compagnie. Le spectateur, idéalement, devrait adhérer au fait que mensonge, tromperie et mépris conduisent inexorablement à la solitude, mais celui qui ne ressent pas une antipathie de principe a priori pour le personnage en vient davantage à ressentir de la pitié, et même une révolte vis-à-vis de tous ceux qui sont incapables de considérer et d’estimer sa quête de raffinement et de plaisir. Et ces traits décochés contre Casanova qui manquent largement leur cible, tout spectateur un tant soit peu indépendant d’esprit en trouvera à la pelle. Fellini ne parvient à convaincre que ceux qui lui étaient déjà acquis, et en cela réside l’une des plus grandes faiblesses du film, du sens du film.

Venons en alors au jugement moral que tout le film supporte. Il me paraît sans doute des plus niais parce qu’il tombe tout entier sous le coup de la critique nietzschéenne. Contre le mensonge, Fellini exalte les vertus de la vérité, contre le mépris, il porte aux nues le respect inconditionnel de l’autre, en particulier celui de la femme. Tout l’arrière-plan du discours est donc un dualisme en bonne et due forme, platonicien à l’excès, qui fait de l’illusion un mal, de l’apparence une tromperie, de l’hédonisme une perdition. Et sans doute le point culminant de cette façon de penser est le fait de considérer l’apparence, l’image fabriquée, comme un moindre-être qui ne conduit nulle part. Ce que Fellini affirme avec ferveur, c’est que Giacomo est moins substantiel qu’un être moralement droit. Ailleurs, dans un passage glané sur le web, je lis Gilles Visy se faire le porte-parole de cette lecture médiocre de Casanova, en affirmant sans imaginer pouvoir être contredit sur un point si évident, que Giacomo dissout son « moi » dans un hédonisme sans saveur. Cette conception nécessite qu’il existe une vérité objective, une conduite irréprochable à tenir, une sincérité absolue, qui puisse montrer par contraste les insuffisances de l’idéal de Casanova. De cela, Fellini, Visy et autres ne veulent sans doute rien dire, et se contentent de discourir et de filmer comme si tout cela existait, évidemment, « comme chacun le sait ». Nous qui demandons des raisons au discours, sommes renvoyés dans le vague, dans l’horizon embrumé de la doxa, de ce qui est admis.

Mais des raisons en faveurs du vénitien, nous pouvons nous aussi en trouver, et non des moindres dès lors qu’elles sont trouvées chez Nietzsche, ou encore chez Cioran. Ne se pourrait-il pas que Casanova soit, selon les mots du philosophe allemand, superficiel par profondeur ?

« Ce mauvais goût, cette volonté de vérité, de la « vérité à tout prix », ce délire juvénile dans l’amour de la vérité nous l’avons désormais en exécration : nous sommes trop aguerris, trop graves, trop joyeux, trop éprouvés par le feu, trop profonds pour cela… »

Comment ne pas être frappé par la ressemblance entre cette sagesse grecque louée par Nietzsche et la philosophie pratique de Giacomo ! Alors que Fellini considère Casanova comme un jouisseur immature, toute personne possédant une parcelle de frei geist s’amusera de l’ironie de la chose, que le cinéaste pourrait s’être attaqué à plus mature que lui, que le message de Fellini ne soit encore que « délire juvénile dans l’amour de la vérité ». Le souci de l’apparence, de la jouissance d’un amour qui est souvent, pour une large part, un artifice, serait pour Casanova une sorte d’art de vivre loin des mirages d’un dualisme étriqué. Son goût du faste, son raffinement en matière de gastronomie, d’art, de littérature et de musique répondent admirablement aux exigences de l’éternel retour nietzschéen: vivre joyeusement et affirmer son existence pleinement, ne pas céder aux sirènes des mauvaises philosophies, et se garder de condamner chaque chose au nom d’un arrière-monde quel qu’il soit. Quant au soi-disant manque de substantialité du raffinement et de l’artifice, il n’est que des philosophes aigris et manquant singulièrement de goût pour le soutenir. Dans ces pages brossant le portrait de la France, Cioran écrit:

« Tandis que, pour les Allemands, les banalités sont considérées comme  l’honorable substance de la conversation, les Français préfèrent un mensonge bien dit à une vérité mal formulée ».

Encore une fois, que le parallèle avec les épisodes de la vie de Casanova n’est-il-pas flagrant ! N’observe-t-on pas, alors que le film de Fellini arrive sur sa fin, un Casanova reclus dans un château de Bohème, souffrant plus que tout du manque d’esprit, de goût, de finesse et de culture de ses compagnons germaniques ? Ailleurs, Giacomo affirme son amour pour la France, reconnaît en Henriette un esprit typiquement français, parce que de l’esprit, elle en possède assurément. Son mode de vie ne peut sans doute être bien compris que dans une culture où l’apparence n’est pas mise au ban. A ce titre, il est encore plus regrettable que ce soit un cinéaste italien qui en soit venu à porter un jugement aussi faux sur le vénitien. Cioran encore:

« Qu’a-t-elle aimé, la France ? Les styles, les plaisirs de l’intelligence, les salons, la raison, les petites perfections. L’expression précède la Nature. Il s’agit d’une culture de la forme qui recouvre les forces élémentaires et, sur tout jaillissement passionnel, étale le vernis bien pensé du raffinement ».

Remplaçons « France » par Casanova, ces quelques phrases ne perdent pas une once de vérité. Je me plait à croire qu’on mesure davantage la grandeur d’une civilisation ou d’une culture par son degré de raffinement, de nuance,  en quoi l’on pourra apprécier à quel point maintes cultures ont désormais régressé, et à quel point d’autres ont été sous-estimées. Ce n’est pas la performance, la vérité, le progrès scientifique et le progrès objectif qui indiquent la bonne santé d’une communauté humaine, mais bien plus sa capacité à déployer des trésors de finesse dans chaque aspect de l’existence. En quoi Casanova, dans cet étrange film, a reçu un bien piètre traitement.

 

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