XXII. Béatrice et Virgile

24 novembre 2011

L’opus de Yann Martel n’est pas de ceux qu’on lit avec indifférence. J’en ai fait l’étrange expérience en le commençant sans grande conviction, pour ne plus le lâcher avant de l’avoir fini le lendemain. Au sortir de ce sprint littéraire, une impression de grandiose m’enserrait la gorge: j’étais intimement persuadé de m’être fait écraser par le poids d’un livre génial dont il était douloureux de ne plus porter en soi les images que par le souvenir.

Mais les jours suivants, le doute a commencé de sonder patiemment la solidité de mon impression: ce livre était-il si bon ? Ou bien doit-on y voir, comme Juan Asensio (1), une tromperie littéraire tirant de l’effet d’hyperbole engendré par le thème nazi un moyen commode de masquer l’absence de qualités propres ? Mon avis sera moins tranché, cependant il m’est difficile de me départir d’une certaine méfiance, même dans l’après-coup, face à toutes les œuvres traitant de près ou de loin de la Shoah comme mal à l’état pur ou comme trauma indépassable. La poétique des animaux candides marqués au fer rouge par l’épreuve de la cruauté humaine, le jeu de circulation à la périphérie du trauma dont ont veut absolument taire le nom, et toutes les tactiques de l’indicible  en font une expérience littéraire qui fonctionne, mais c’est bien cet aspect un peu trop évident, mécanique, qui fait naître le doute. De même que le procédé de la pièce dans le roman,artifice ultime et jouissif  mais ô combien soupçonnable de substituer à un fond solide la poudre aux yeux d’une simple technique narrative.

Car l’innovation réflexive (ne réclamons même pas l’innovation philosophique …) est cruellement absente de l’objet: sous le soleil du devoir de mémoire, rien de nouveau, si ce n’est la pâle idée d’une fictionnalisation de l’horreur nazie dont le produit final s’avère quasi nul. L’on aurait envie de renvoyer Martel à l’école de Lovecraft: l’horreur n’est jamais si crédible que lorsqu’elle est tue. Car c’est bien cette impression finale qui s’impose sur son court roman: tant que rien n’est dit, l’imagination s’excite par les plus folles hypothèses, mais dès que le rideau se lève, le lecteur se rend compte que soixante années de souvenir des faits historiques l’on rendu inapte à s’émouvoir de ce singulier destin de bourreau. (2) Malheureusement pour l’auteur, et sans doute aussi pour nous, la réalité sur ce point dépasse la (timide) fiction.

NOTES

1. Sur le blog S.T.A.L.K.E.R (http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/08/29/beatrice-et-virgile-de-yann-martel-fumisterie-litteraire.html)

2. On s’étonnera encore une fois de constater que la fiction ne voit dans les hommes du passé que des héros ou des bourreaux. A croire que ces derniers étaient bien plus nombreux que les simples et passifs mortels.

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