XXI. La mort de Virgile, et de quelques autres …

28 septembre 2011

Ce n’est pas sans mal que j’en arrive enfin à la lecture du magnum opus de Broch – il aura fallu abandonner un Lawrence devenant trop redondant, trop enfoncé sans doute dans la sphère féminine de son écriture qui se perd dans les détails psychologiques. J’ai donc franchi le seuil de l’ouvrage, constaté l’absence curieuse de préface ou d’introduction. Je ne comprendrai qu’après qu’un tel ouvrage rend non seulement inutile, mais surtout impossible toute tentative introductive: dès les premières pages, me voilà transporté dans un tourbillon de langage comme je n’en avais jamais encore rencontré. Les phrases, d’une longueur à faire pâlir Proust lui-même, ne sont plus des unités discrètes, délimitables, sur lesquelles ont peut avoir la certitude rassurante d’en trouver facilement le début ou la fin. Il n’est plus question d’une structure grammaticale limitée sensée agripper le réel pour le porter à la représentation littéraire, mais d’un véritable flux continu d’impressions, de sensations, de pensées, dont les différentes teneurs se dérobent à la distinction, et se fondent dans un monologue effréné.

Je ne crois pas trop m’avancer en disant qu’une telle expérience de lecture ne trouve rien de commun avec tout ce que j’ai pu lire précédemment. L’empathie que l’on peut ressentir pour Virgile, si tant est que ce soit absolument lui le narrateur – et non pas, par décalage, un narrateur omniscient logé au plus profond de ses entrailles sans être lui pour autant – est portée à un degré qui défie tous les procédés dont les auteurs usent habituellement en vue de l’identification. Il n’est plus question de se faire une idée convenable, approchante, même intime du personnage; ce qui se passe dès les premières lignes est une communication totale des affects et des pensées du personnage au lecteur. Ce marasme de sensation, d’imagination et de réflexion prend littéralement la place de notre monologue intérieur, nous greffe le vécu bariolé de Virgile pour nous en faire ressortir les moindres détails, annihilant en nous tout ce qui pourrait subsister d’une « posture de lecteur » qui voudrait instaurer une certaine distance entre nous et l’œuvre.

L’impression que laissent les quinze premières pages est d’autant plus forte que celles-ci semblent synthétiser le meilleur d’autres œuvres que je tenais en haute estime. En particulier, la violence avec laquelle la « choséité » du port de Brundisium s’impose avec effroi au convalescent Virgile, l’émergence subite et invoulue de l’être des choses, avec tout ce qu’il comporte d’abjecte obscénité, me rappelle les meilleures pages de la Nausée de Sartre. Le tour de force résidant en ce que l’ouvrage sartrien se voit dépouillé au passage de toute sa balourdise philosophique, de tout ce qu’il comporte de « préfabriqué », de calculé. Le surgissement nauséeux du réel s’intègre parfaitement dans la trame hallucinée du monologue virgiléen, participe d’une multiplicité foisonnante d’impressions et de représentations, là où le Roquentin de Sartre se trouvait pour ainsi dire seul « démonstrateur » d’une trouvaille existentielle.

L’arrivée au port n’est pas sans m’évoquer le Gracq des Rivages des Syrtes, sans que je parvienne à me l’expliquer de manière convainquante. Sans doute est-ce cette manière dont l’imminence d’un évènement non-encore advenu parvient à emplir une situation jusqu’à en contaminer la topologie et le climat, comme si l’absence, lors de l’arrivée anticipée par la narration du navire impérial au port de Brundisium, possédait quelque chose comme une substance plus volatile, plus éthérée que l’évènement brut; et que cet évènement sur le point d’arriver envoie au devant de lui les vents d’un sourd présage d’accomplissement dont la prégnance devient presque matérielle.

Toute cette reprise et amélioration des plus admirables aspects de Gracq et Sartre est d’autant plus supérieure aux originaux qu’elle s’effectue en quelques dizaines de pages, sans que soit ressentie la moindre volonté d’installer ces emprunts majeurs dans une construction littéraire qui leur prépare le terrain et se centre autour d’eux. Jamais lecture ne m’a fait ressentir pareil espoir de profit intellectuel …

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