XIX. Théophile Gautier: différence sexuelle et anthropologie freudienne

20 juillet 2011

Tout le dernier tiers de Mademoiselle de Maupin tourne autour de la piètre évaluation que Madeleine fait du genre masculin. Son travestissement lui a permis de se rendre compte de la félonie et de la bassesse de ceux qui devant les dames vertueuses font mille courbettes et récitent madrigal sur madrigal. Désormais, se dit-elle, elle n’est plus dupe, et refuse de se donner à un homme si c’est pour être tenue en si faible estime par lui.

Mais pour autant, Gautier ne manque pas d’amener progressivement le lecteur vers le constat que cette résolution est peut être bien feinte, et pas si résolue qu’il n’y paraît. En effet, Madeleine noiricit des pages et des pages d’hésitations, de conjectures, d’hypothèses quant à une possible passion amoureuse. Elle préfèrerait aimer les femmes, mais son statut de femme le lui interdit. Est-ce dû au poids des conventions ? Nous pouvons en douter, tant sa conduite finale, qui consiste à explorer l’amour charnel avec les deux sexes, est éloignée de toute conduite moralement justifiable. C’est sans doute d’avantage une question de pulsion, de désir naturel, qui ne la porte pas vers les femmes ; son attirance est seulement esthétique, voire même raisonnée. En plusieurs passages, elle semble clairement signifier: « si je devais aimer, ce devrait être une femme, car tout m’incline à penser que les femmes sont plus dignes d’être aimées ». Mais cette conclusion rationnelle est sans pouvoir sur son désir physique, et c’est pourquoi malgré les milles occasions qui se présentent à elle, elle ne se livrera à Rosette que par esprit de dédommagement.

Si elle se livre à d’Albert au contraire, c’est bien pour satisfaire à ces pulsions sourdes à tout raisonnement, et qui ne veulent pas la quitter malgré tous les efforts qu’elle déploie pour les faire taire. Son désir physique va bien aux hommes, et seule l’âme moins souillée que la moyenne de d’Albert lui permet de surmonter sa répugnance à leur égard.

Madeleine se trouve donc entre deux pôles clairement marqués de la sexualité humaine et des rôles qu’elle propose. Dans  Malaise dans la culture, Freud définit l’association familiale (et donc le modèle anthropologique du concubinage) comme motivé différemment de côté des hommes et des femmes. Le « couple » permet au mâle de tenir toujours à sa portée un moyen se satisfaction sexuelle. Ce rôle est incarné plus que parfaitement par un d’Albert qui montre bien peu de réticences à profiter des charmes de Madeleine. La femme, de son côté, est davantage motivée par la protection, et surtout celle de son enfant, qui reste bien longtemps incapable de prendre soin de lui-même (Hilflosigkeit). Ce rôle est incarné par Rosette, qui cherche chez d’Albert, et surtout chez Théodore une protection, un « amant en pied », en particulier après sa période de veuvage qui l’a laissée sans protecteur. Madeleine se trouve au centre de ce spectre qui va de d’Albert à Rosette. De l’homme, elle possède le désir fougueux et le besoin de protéger, qui trouve naturellement satisfaction dans sa relation avec Rosette. Mais son penchant physique allant aux hommes, une pleine satisfaction lui est impossible par ce moyen. De la femme, elle possède la finesse, la douceur et la beauté, attributs qui font qu’elle se laisserait volontiers abandonner à un homme, s’il n’était ce dégoût profond qu’elle nourrit pour leur conduite et pour leur manque de beauté. Elle avoue de surcroit être peu attirée par la protection que peut lui fournir un homme.

C’est cette situation d’ambivalence, à cheval entre masculinité et féminité, qui explique le départ final de Madeleine. Chez aucun de ses deux amants, elle n’a pu trouver une satisfaction qui lui aurait permis de prendre l’habit de l’homme ou celui de la femme exclusivement. On peut avancer que cette situation naît avant tout d’un trop plein d’idéalisme de sa part (d’une manière générale, les difficultés que rencontrent tous les protagonistes de ce roman viennent d’un conflit entre les aspirations idéales et la dure réalité), et qu’il manque à Madeleine, comme à d’Albert et Rosette, une plus forte emprise du principe de réalité. Leur désir trop insatiable et trop épris de fantasmes de perfection les empêche littéralement de concrétiser leur bonheur terrestre. Le roman n’est finalement qu’une belle allégorie des difficultés rencontrées par un désir qui s’éprend de ce qu’il crée de toute pièce plutôt que de ce qu’il lui est possible d’obtenir, et le tragique de l’œuvre ne fait que mettre en relief les mécanismes tragiques du désir humain.

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