XVIII. Théophile Gautier : Où Théodore découvre avec effroi l’altérité …

15 juillet 2011

« J’avais bien soupçonné que les hommes n’étaient pas tels qu’ils apparaissaient devant nous, mais je ne les croyais pas encore aussi différents de leurs masques, et ma surprise égalait mon dégoût. Je ne voudrais pour corriger à tout jamais une fille romanesque, qu’une demi-heure  d’une pareille conversation; – cela lui vaudrait mieux que toutes les remontrances maternelles »

La seconde partie de Mademoiselle de Maupin abandonne le romantique d’Albert pour nous dévoiler le dialogue épistolaire de Madeleine de Maupin – alias Théodore de Sérannes – avec son amie Graciosa, où la première dévoile à la seconde le but de son entreprise, son déroulement et les résonances intérieures que chacune de ses découvertes produit sur son âme.

Madeleine ne veut qu’une chose: percer le secret des hommes. Elle devine que derrière la déférence et la préciosité que la gent masculine déploie devant elle – et a fortiori devant toute femme – se dissimule une réalité plus mystérieuse, et moins factice. C’est donc pour se mettre en quête de cette authenticité qu’elle se travestit en chevalier pour partager la société des hommes entre eux. Et grand mal lui en a pris, reconnaît-elle d’elle-même dès son premier courrier, car sa rencontre dans une auberge avec des chevaliers de la cour lui en apprît plus sur la nature masculine que « vingt charretées de moralistes ».

Mais au delà du cocasse de la situation, et de l’anecdotique éducation qui débute par cette soirée à l’auberge, reconnaissons dans l’entreprise la piste bien marquée d’une curiosité largement partagée par tous, à savoir la connaissance de l’Autre, de l’autre être humain bien sûr, mais surtout de l’autre sexuellement différencié ; ce mystère de l’autre sexe qui a donné lieu tant à milles plaisanteries vulgaires qu’à maints récits mythiques, fait directement écho à la curiosité personnelle du lecteur – curiosité quasi-existentielle pourrait-on dire. Gautier cesse un temps de s’élancer vers le ciel en enjolivant de figures de style les transports d’un cœur romantique par trop éloigné de la condition humaine normale, et en vient à toucher un questionnement des plus réalistes, des plus concrets et des plus naturels. La construction en miroir des deux monologues intérieurs, respectivement d’un héros romantique à la soif de Beauté insatiable et d’une jeune femme conservant le pied sur terre et ne cherchant qu’à résoudre par l’extraordinaire une question qui n’occupe finalement que son ordinaire, y est sans doute pour beaucoup dans la grandeur de l’œuvre ; chaque fois, sous le contenu manifeste de l’aventure pittoresque ou du sentiment grandiose, affleure la latence d’une mécanique animique bien humaine, et c’est bien parce que, selon le mot de Nietzsche, cette latence est humaine, trop humaine que le roman cesse d’être une simple belle pièce de prose, et ménage une véritable possibilité d’introspection pour un lecteur, qui sent, sans trop savoir comment ni pourquoi, qu’il peut s’y retrouver en partie, sinon tout entier.

Et de même que dans un rêve, le manifeste pose en énigme ce qui demeure dissimulé, il pointe vers lui avec la force et la sinuosité de l’imaginaire. L’aventure dans laquelle se lance Madeleine-Théodore ne fait elle pas que dédoubler cette aventure qu’est la découverte de l’altérité sexuelle, et in fine de sa sexualité propre ? L’enfant, le petit-œdipe, n’est-il pas engagé comme un aventurier, un découvreur, sur le chemin énigmatique du sexuel ? (1) Et de même d’Albert, dans ses monologues réflexifs sans fin sur l’impénétrabilité du désir, ne se place-t-il pas en position de chercheur et d’explorateur face aux problématiques mystiques de ce Wunsch qui occupa Freud toute sa vie ?

La curiosité de Madeleine est toute naturelle, et renforcée par la force des mœurs machistes et patriarcales en vigueur à l’époque: comme elle le dit elle-même, on sait tout d’une femme depuis le jour de sa naissance, mais l’on ne sait rien d’un homme qu’on épouse. Cette curiosité est en premier lieu présentée comme motivée par la vertu: il s’agit de se faire une idée de la respectabilité authentique du genre auquel appartien celui à qui on livre sa vie. Mais dès la première aventure de l’auberge, les enjeux véritables se font jour. Madeleine, toute émoustillée de se retrouver dans le même lit qu’un homme pourtant ivre et ignorant de sa véritable identité sexuelle, découvre que percer le mystère des hommes met bien plus en jeu sa constitution féminine qu’il n’y paraît. De même que dans la dialectique œdipienne, où la découverte du sexuel chez l’autre – le parent – initie la constitution d’une sexualité « à soi », Madeleine découvre dans la promiscuité avec un navrant chevalier à quel point sa recherche est étrangère à toute vertu. C’est bien son propre cheminement vers le sexuel qui est mis en branle, et la question est bien plus intime que relevant de l’universelle utilité.

D’Albert, quant à lui, ne cherche qu’à comprendre un peu mieux ce qui fait que son désir s’éprend de tel objet ou s’en déprend. Là encore, ce n’est d’apparence qu’un questionnement à portée pratique, puisqu’il ne cherche qu’à saisir le pourquoi de ses transports, comme si la connaissance de ce pourquoi pouvait le libérer du poids d’un désir chaotique – idée freudienne avant la lettre. Lui aussi est lancé dans une aventure introspective, à la recherche d’une gnose intime qui lui livrerait la clé de son être.

Les deux protagonistes visent donc sans l’avouer, et par le détour de fausses questions – « avançant masqués », comme dirait Descartes, une connaissance plus intime d’eux-mêmes. Par le dévoilement de la réalité du désir charnel pour les femmes, ou du véritable homme lorsqu’il est loin des femmes, on en revient toujours à chercher par un retour à soi les produits qu’une telle connaissance – ou même seulement la décision de partir à sa découverte – auraient sur une âme qui, à coup sûr, ferait qu’on se trouve moins étranger à soi-même.

NOTES

1. Paul-Laurent Assoun : « On peut même dire que Freud a toujours plus mis l’accent sur l’être de chercheur du « petit Œdipe ». Et pour une raison essentielle : le sexuel ne s’atteint qu’au bout de la Sexualforschung, soit de « la recherche en sexuel » »

et encore:

« La problématique de recherche originaire porte sur le sujet sexuel – c’est en quelque sorte le thème paradigmatique, l’absolu concret de la recherche. C’est là que se forge la « pulsion de savoir » (Wisstrieb) comme « pulsion du chercheur » (Forschertrieb). L’enfant est indéniablement l’Urtheoretiker, le théoricien d’origine. Et tout théoricien – à commencer par le créateur de la psychanalyse – trahit ce caractère d’enfant savant, d’immaturation surcompensée, mais jamais abandonnée. » 

Petit discours de la méthode à l’usage de la recherche en psychanalyse, in Recherches en psychanalyse 2004/1 (no 1)

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