XVII. Théophile Gautier : Anatomie du désir

14 juillet 2011

« Tu m’as plaint de ne pas aimer, – Plains moi maintenant d’aimer, et surtout d’aimer qui j’aime »

– Mademoiselle de Maupin

On ne peut pas en vouloir au lecteur psychanalytiquement averti de plonger dans les œuvres romantiques comme un mécanicien plongerait ses mains dans le cambouis ; tous deux comptent bien y trouver quelque machinerie complexe, qu’un dysfonctionnement quelconque empêche de ronronner correctement. Mais parce que le cas du littérateur diffère passablement d’une grosse cylindrée – puisque c’est souvent ce rouage grippé qui fait toute la grandeur d’un ouvrage –  il convient de ne pas réduire le génie littéraire à une froide psychopathologie. Ce traitement est souvent trop grossier, tout autant que peu fiable. Le cas de Mademoiselle de Maupin est exemplaire de ce qu’un regard psychanalytique non réducteur peut rechercher dans une œuvre littéraire: l’exposition, sous la surface d’un style indépassable, des mécanismes du désir humain dans une complexité qui n’a rien d’une fantasmagorie romanesque, mais qui se révèle splendide parce qu’elle colle au plus près des mouvements de l’âme.

L’histoire que Gautier nous conte n’a rien que de très commun, – même le travestissement du chevalier Théodore est finalement bien peu extraordinaire – celle d’un jeune romantique (D’Albert), idéaliste et blasé, menant une vie de paresse écrasée par le poids de ses désirs démesurés, et qui par résolution ridicule prend comme maîtresse une jeune femme rencontrée dans la société mondaine (Rosette), elle même amoureuse éconduite du chevalier Théodore, dont d’Albert tombe également amoureux. Ce triangle amoureux qui n’a d’original que l’ambivalence sexuelle de Théodore qui s’avère être une femme, est pour Gautier le prétexte à mettre en forme les divers mouvements des cœurs les uns vers les autres , avec toute la précision qu’on peut attendre qu’un auteur romantique déploie pour décrire les affres des sentiments du moi.

En de nombreux points, l’on peut approcher ce roman de l’Aphrodite de Louÿs, puisque les deux auteurs y font l’apologie d’un idéalisme quasi-semblable. La préface de Gautier ne laisse place à aucun doute, il s’agira bien de défendre l’Art pour l’Art, en une sorte de compromis entre l’Idéalisme hégélien et un hédonisme presque libertin. Et c’est de l’incompatibilité de ces deux courants, et des mouvements subjectifs de son âme, que vendra le déchirement de d’Albert. De l’Idéalisme, il possède la passion démesurée pour le Beau, pour la perfection qui transcende toute chose incarnée, au point de mépriser jusqu’aux beautés féminines les plus convoitées. Mais pour autant, il ne peut se résoudre à demeurer insatisfait, car il veut profiter des plus hautes beautés dans ce monde. Si l’on peut se permettre un instant, comme l’aurait fait Sainte-Beuve, de voir dans d’Albert une projection de la psyché de l’auteur lui-même, alors cette comparaison d’avec Alcibiade, que Gautier glisse dans une lettre de d’Albert, a son importance. Dans le Banquet de Platon, Alcibiade est bien celui qui est le plus épris des joyaux de sagesse dont Socrate semble avoir le secret, mais qui par myopie ou par manque de volonté, désire Socrate l’homme plutôt que le savoir idéal dont il ne fait que refléter l’éclat. Pour cela, Platon le présente comme malheureux et comme tourmenté par le peu de cas que fait Socrate de sa beauté physique. D’Albert est tout autant agité par cette contradiction qui est la sienne, de désirer le supra-terrestre sur terre, de vouloir l’idéal immédiatement.

Mais au delà du contenu purement philosophique, Gautier donne à penser la mécanique désirante de l’âme. Car abstraction faite du but fixé par le désir, idéal ou sensible, demeure le désir lui-même dans la complexité de ses expressions. D’Albert, qui aurait pu trouver en Rosette tout ce dont il avait nourri ses rêves juvéniles, ne parvient pas à tomber amoureux, ni même à se convaincre qu’elle est sa maîtresse. Cette insatisfaction lui semble ridicule et coupable, mais il ne peut pourtant se résoudre à envisager de demeurer avec Rosette ; son désir est plus fort que les arguments positifs en faveur de la conservation de sa liaison. Dès le moment où il aborde Rosette, d’Albert sait qu’il ne trouvera pas en elle la satisfaction à ses désirs idéaux. Rosette fait office de distraction, d’éducation sentimentale, de « pour-voir ». Le seul désir qu’il nourrit pour lui est celui, plus naturel, qui touche à la sexualité. Mais dès lors qu’il s’agit d’amour au sens noble, son âme se refuse à considérer Rosette. Par quel tour son désir peut-il bien en arriver à dénigrer un objet qui pourtant pourrait tout à fait le combler ?

D’Albert est un esthète, et il n’hésite pas à vilipender, lors d’une tirade extrêmement lyrique, ces poètes et peintres qui, en présentant une image idéale de l’amour, de la femme et de la félicité, ont contaminé l’âme de l’humanité en lui faisant assimiler des canons qui n’ont rien de réaliste. Et l’on peut par plusieurs autres formulations relever que l’art est un mécanisme central dans la façon qu’a d’Albert d’apprécier les femmes et l’amour. Son amour de la peintre des grands maîtres lui fit fétichiser des mains parfaites qu’il aurait aimé peintre, il évalue chaque femme à l’aulne d’une statue antique, et se prend même dans ses rêveries, tel un Zeuxis(1), à assembler les mérites de diverses femmes pour en forger une parfaite (2). L’art agit comme référent absolu en matière de beauté, tout autant que comme médiateur dans les expériences amoureuses de d’Albert.

La psychanalyse nous apprend que le désir (Wunsch) est le premier mouvement du psychisme humain, et que celui-ci, loin d’aller ça et là de manière chaotique, obéit à un fonctionnement mécanique. le Besoin mène à la satisfaction, et la satisfaction à la nostlagie de l’état de réplétion, d’où naît le désir de réitérer la satisfaction première. Ce que l’Art fait chez Gautier, c’est uniquement augmenter la force d’expansion de ce désir de manière exponentielle. Là où sans les images et les poèmes, on aurait toujours désiré un petit peu mieux que ce que l’on posséde, on en vient à désirer l’idéal, la quintessence de toute beauté et de toute jouissance. D’où les tourments de d’Albert, qui se trouve évidemment déçu par les attributs des femmes réelles, enivré qu’il a été par les promesses de l’Art. Mais faut-il alors supprimer l’Art, le haïr pour ce qu’il nous inflige comme déceptions ? Gautier répond lui-même à cette question ; lorsque d’Albert trouve son idéal sur terre, en la personne de Théodore, Gautier les sépare à la toute fin : c’est le choix de l’idéal lui-même de se retirer pour que d’Albert puisse encore jouir de son désir.

Conquérir son idéal ultime aurait retiré à d’Albert tout objet de désir, même le plus inaccessible. Par la séparation, d’Albert vit encore l’intensité de son désir pour l’idéal, qui lui apporte du plaisir et le met encore en mouvement. Car le désir est bien cette force qui met en marche le psychisme et qui est seule cause de mouvement dans l’âme humaine. En lui retirant la jouissance de son idéal, Gautier permet ainsi à d’Albert de vivre encore un peu, de s’ébranler, et il conserve dans son âme la seule force qu’on ne peut lui retirer sans lui ôter en même temps la vie.

NOTES

1. Dans Aphrodite, Pierre Louÿs donne à voir un Démétrios tout aussi calculateur et fétichiste en matière d’attributs féminins. Sa grande statue d’Aphrodite est modelée selon divers exemples vivants, dont sa reine, et le pli du cou de Chrysis, si intensément admiré dans la rêverie érotique du protagoniste, sera la raison qui poussera le sculpteur à prendre le corps sans vie de la courtisane pour modèle.

2. Dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand enfant se livre à une rêverie similaire qui tourne à l’obsession, attisée par la solitude dans laquelle il se voit confiné au château de Combourg. Cette trop grande familiarité d’avec la figure de la femme idéale semble tout autant pour lui la source d’un déchirement, partagé qu’il est entre la possession exclusive d’un plus parfait avatar du Beau et le manque de consistance évident d’une telle rêverie.

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