« Tout homme peut aisément, par la pensée, orner le réel et imaginer l’impossible. Mais certains possèdent à un tel degré cette faculté de métamorphose que pour eux le monde imaginaire est aussi vivant et beaucoup plus précieux que le monde sensible. Ce sont les artistes ». (Pierre Louÿs, Pour bien comprendre Aphrodite)

I. « Le roman d’Aphrodite a pour sujet le conflit du rêve et de la réalité ». Plus précisément, de ce conflit au sein même du psychisme du sujet-artiste, ce qui fait de cette œuvre un essai romancé sur la sublimation. L’artiste Démétrios, que l’on voit lutter entre le monde idéal de son art et les tentations charnelles que présente la belle Chrysis, représente à merveille non seulement le processus de sublimation du sexuel par l’art, mais également la hiérarchie imposée par l’idéal antique entre charnel et spirituel, entre la beauté vulgaire et la beauté artistique. La rencontre de Chrysis et Démétrios est la rencontre de deux perceptions du plaisir et de la beauté. Chrysis l’hédoniste, la narcissique, conçoit la beauté comme à-jouir, l’acte sexuel comme aboutissement perpétuellement renouvelable du sentiment esthétique. Démétrios, le platonicien, malgré sa vie de débauche, ne peut jouir réellement et durablement du plaisir charnel, parce qu’il place celui-ci au dessous du sentiment esthétique. De ses deux amantes, il tirera à chaque fois une statue qui la sublime, et rend le modèle de chair obsolète et vulgaire. Démétrios est d’un bout à l’autre disciple de Diotime, et ne conçoit la beauté physique que comme le commencement d’un parcours dialectique qui amènera au Bien idéal. Toute jouissance est pour lui exclue, et c’est pourquoi sans doute Chrysis décède, mais heureuse, alors que Démétrios survit à ses crime pour un avenir sans saveur.

II. Si il faut croire à la lecture de Pour bien comprendre Aphrodite que le texte est un roman de la chute de l’artiste dans le charnel (« Vol, meurtre et sacrilège ne sont ici que la représentation figurée d’une déchéance »), alors Aphrodite est aussi un roman hégélien. Le parcours de Démétrios s’avère être une phénoménologie de l’esprit à reculons, qui nous met premièrement en présence d’un artiste ayant réussi par l’art à opérer une synthèse admirable du naturel et du spirituel, pour finalement se laisser perdre par les mirages blonds d’une sublime courtisane. Du Socrate qu’il incarnait pour tous, Démétrios devient Alcibiade, bellâtre passionné cherchant les faveurs de ce qu’il devrait savoir n’être qu’un trompe l’œil le détournant de la vraie beauté. De même qu’Alcibiade désirait Socrate l’homme, en lieu et place de ce savoir que le philosophe ne faisait que dévoiler, Démétrios désire la Chrysis femme, plutôt que la beauté qu’elle incarne mieux que toute autre. Aphrodite serait-il alors le roman de l’Idée, le roman de la Beauté idéale ?

Si c’est bien vers une telle interprétation que Louÿs nous aiguille dans ses écrits explicatifs, il faut avouer que la posture sied peu à l’auteur, étant entendu que celui-ci fût un assidu des maisons close. Devons nous donc taxer d’imposteur celui qui encense la beauté idéale dans ses écrits officiels et dissimule ses plus immanents penchants lubriques ? Ce qui semble plutôt ressortir de cette singulière profession de foi est l’absence d’une terminologie et de concepts adéquats pour parler de sublimation. Car s’il est admis que Louÿs fréquentât le Chabanais, il n’eût sans doute pas le loisir de donner libre cours à la libido imaginative et débordante qu’il manifeste dans ses écrits (1). Ce qu’il tenterait donc de dire de manière maladroitement radicale serait donc que le sujet véritable d’Aphrodite est la sublimation de la libido à travers l’Art. Et ce n’est pas à l’exemple de Démétrios et de sa statue qu’il faut s’arrêter, mais davantage à celui de Louÿs rédigeant son Aphrodite, exutoire sublimant par une maîtrise inégalée du langage ses pulsions les plus inavouables.

NOTES

1. Ce qui est surtout manifeste pour la récurrence des fantasmes sapphiques, qui chez l’homme ne peuvent déboucher que sur de la sublimation.

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