XI. Esquisse d’analyse psychanalytique de l’oeuvre de Terry Rodgers : médiatisation, création d’objet et communisme

6 avril 2011

Terry Rodgers, Reinventing Paradise, 2005

I. Le questionnement esthétique proposé par l’oeuvre de Terry Rodgers se veut une plongée dans un monde contemporain hyper-libéraliste, hyper-hédoniste (et hyper-réaliste). Son message a valeur de constat: il n’est jamais question d’un message clairement critique ou d’une quelconque prise de position, mais de donner à voir, de proposer une matière artistique disponible comme support pour une réflexion esthétique (et même, nous l’essaierons, philosophique et politique) qui se surajoute. Nous y observons des fêtes décadentes peuplées de personnages isolés les uns des autres, mais paradoxalement offerts physiquement au regard et à la jouissance de l’autre. Rodgers n’émet aucun jugement moral sur ce qu’il représente, comprenant bien qu’il préserve la richesse de son sujet en le laissant ouvert à toute réappropriation intellectuelle ou sensible. Il semblerait donc que ce soit au philosophe de se saisir de la matière proposée par l’artiste, pour en faire le terreau d’une réflexion plus large et plus engagée. Notre angle d’approche consistera à partir de la représentation picturale de l’objectification de l’autre pour développer l’hypothèse d’une introjection du mécanisme de médiatisation qui structure déjà la société libérale, et qui désormais en vient à structurer notre psychisme. Puis nous considèrerons de quelle manière cette libéralisation (ou individualisation extrême de la subjectivité) du psychisme produit une subjectivité fabricatrice d’objets que seule une idée (au sens hégélien du terme) de communisme peut tenter de dé-libéraliser, pour rendre possibles, et de nouvelles orientations politiques, et un rapport à l’altérité non-basé sur la conversion de l’autre en objet.

II. Les oeuvres grand format de Terry Rodgers nous présentent des instantanés de fêtes orgiaques, se déroulant dans l’opulence de demeures californiennes. Leurs protagonistes, tous dotés d’un corps idéal, de vêtements de marque (le product placement aura son importance), de bijoux ostentatoires, évoluant dans une quasi ou totale nudité, le regard perdu dans le vide, expriment chacun le malaise d’une absence totale de communication que la promiscuité des corps de parvient pas à résoudre. A aucun moment les regards ou les corps ne se rencontrent, à aucun moment le spectateur ne  peut être extirpé de son malaise par la rencontre rassurante de deux êtres humains. Toute la scène ne se résume qu’à une juxtaposition de subjectivités perdues dans le solipsisme du libéralisme capitaliste,qu’à une répétition de corps idéaux offerts comme objets de jouissance, qui se perdent dans l’absence de récepteur. « L’amour consiste à donner ce qu’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas », disait Lacan, formule que Terry Rodgers pourrait entièrement reprendre à son compte. Il y a en effet le même genre de subvertissement final entre aimant et aimé chez Rodgers: entre la subjectivité solipsiste (qui cherche à se faire objet parfait de désir et de jouissance pour l’autre afin de mieux le dominer) et son altérité vue comme un objet, les rôles finissent par s’inverser. Le personnage travaille son image jusqu’à la perfection, son corps est parfait, ses vêtements sont parfaits, sa position sociale est parfaite. Il pense que si il devient, en tant qu’objet de jouissance, supérieur en tous points aux autres objets, il sera dans une telle position de supériorité qu’il parviendra à asseoir sa domination sur tous, et en dernière instance, à légitimer sa toute-puissance d’objectification(1) de l’autre. Pour résumer, le personnage, pour mieux pouvoir objectifier les autres, se fait objet soi-même, se veut meilleur objet que ceux qu’il veut objectifier, dans le but de pouvoir les dominer par sa perfection. Mais paradoxalement, il manque totalement son but dans cette entreprise, puisqu’en s’offrant comme objet à l’autre, il renforce la légitimité du pouvoir objectifiant de l’autre. L’autre, au lieu d’être terrassé par la perfection qu’on lui assène, se voit renforcé dans son désir de faire de chaque personne un objet. « Cet autre se présente à moi comme un objet, il veut devenir mon objet, pourquoi ne le ferais-je pas ? », se dit-il. Ainsi, de même que dans la lecture lacanienne du Banquet de Platon, l’έραστής devient έρώμενος, ici la subjectivité devient objet, et l’autre-objet devient sujet. C’est ce qui explique l’absence de communication entre les êtres: nous ne sommes jamais en présence de deux sujets (au sens de deux sujets qui se reconnaissent mutuellement comme tels), il y a sans cesse glissement d’un statut à l’autre, et la rencontre entre les deux est toujours manquée.

III. Nous devons maintenant affronter la thèse baudrillardienne, qui situe cette médiatisation (par le symbole) comme une émergence sociologique qui demeure sociologique, c’est-à-dire, qui en fait une construction sociale comprise comme contingence épocale. Nous ne contestons pas le fait qu’une telle tendance à la médiatisation (2) soit le produit d’une tendance sociale, bien qu’il soit de plus en plus envisageable que le rapport immédiat de l’esprit à l’objet soit une pure fiction (3). Ce qui nous importe ici est le choix de Baudrillard de maintenir ce règne des simulacres (ou de l’objectivation de l’autre) dans la sphère sociologique. Cet agencement de simulacres demeure une construction, qui peut s’écrouler dès que les conditions sociales favorisant son émergence ne sont plus réunies. Il semble que les découvertes en matière de psychanalyse et de théorie de l’évolution réclament une révision de cette position: la soumission de l’esprit humain à un tel fonctionnement de création d’objets et de symboles ne peut pas être sans influence sur notre fonctionnement psychique profond.

Faisons l’expérience de pensée, qui verrait l’ordre social occidental détruit par un cataclysme, et qui ne laisserait en vie qu’une poignée de survivants obligés de vivre d’une toute autre manière que celle qui fût leur habitude et le résultat de leur éducation. Est-il plausible que la seule modification des données sociologiques fasse disparaître cette tendance à l’objectification de l’autre ? Prenant pour témoin la culture populaire, considérons le héros de I Am Legend, dernier survivant de l’humanité errant dans une ville qui n’est plus qu’un reliquat sans vie de l’ancien ordre social. Il n’empêche que l’adaptation cinématographique nous présente un héros maintenant tous les symboles et les relations d’objets qui prévalaient auparavant, alors même qu’il n’existe plus d’ordre social pour soutenir une telle activité. Ce qui ne fait qu’appuyer notre intuition que ce mode de pensée ne résulte pas uniquement de l’ordre sociologique, et qu’il ne périrait en aucun cas immédiatement avec lui.

L’hypothèse que nous formulons est que si cette tendance à la création d’objet a pu être le résultat d’une évolution sociologique, celle-ci a sans doute désormais trouvé un autre fondement que l’ordre social: le psychisme. Ce que nous montrent les peintures de Terry Rodgers, ce ne sont pas simplement des produits d’une société médiatique aveuglés par un monde de simulacres dont ils ne parviennent plus à trouver la réalité substantielle, mais des subjectivités individuelles ayant perdu tout désir (Wunsch), ou mieux encore, toute possibilité de satisfaire leur désir, celui-ci échouant au moment même de l’acquisition de l’objet petit a (4). Le manque étant condition nécessaire de la vision intentionnelle de l’objet petit a, l’état de manque devient l’état normal d’un psychisme évoluant dans un monde d’objets, et de surcroit créateur permanent d’objets. Pour résumer, nous voyons donc des personnages incapables de combler leur désir dans l’accaparement de l’objet visé, mais qui tendent tout de même à l’acquérir, et qui de surcroit créent toujours d’avantage d’objets, ce qui augmente chaque fois le malaise de l’insatisfaction: plus l’objet crée le manque et échoue à rendre heureux, plus nous créons de tels objets qui ne feront qu’augmenter ce manque. Une perspective lacanienne nous offre donc une compréhension plus profonde qu’une perspective baudrillardienne sur la réalité représentée par Rodgers. Nous touchons ainsi à une compréhension de la subjectivité même de chaque personnage présent, ce qui nous permet d’envisager le tableau dans sa complexité intersubjective, là où l’analyse suivant Baudrillard ne pourrait voir qu’une dimension sociale de l’échange, qui demeure selon nous superficielle.

IV. Quels sont alors les enjeux d’une telle introjection de la fonction de création d’objets dans le psychisme humain ? Il faut avant tout noter que notre hypothèse ne doit pas s’envisager comme radicale: il est bien évident que cette introjection est encore partielle, même balbutiante, et qu’une installation définitive de cette fonction dans le psychisme prendrait encore beaucoup de temps. Néanmoins, la perspective d’une telle modification psychique laisse entrevoir de sérieux problèmes. Le libéralisme capitaliste serait-il devenu suffisamment constitutif de notre appréhension du monde pour demeurer hors d’atteinte de ses adversaires politiques ? Nous semblons en tout cas avoir affaire, avec le libéralisme capitaliste, à une Idée au sens hégélien du terme, c’est-à-dire qui contient en elle-même sa propre puissance d’actualisation. C’est une idée qui a mobilisé suffisamment d’individus et de forces pour créer un système capable de s’imprimer dans le psychisme humain. Et l’état de manque permanent engendré par l’objectification de l’autre (et donc la prolifération de potentiels objets petit a) nous donne un indice de la baisse du niveau de satisfaction auquel pourra prétendre un individu.

Contre cette Idée de Libéralisme-capitaliste, ne faudrait-il pas opposer une autre Idée (hégélienne) de Communisme, qui incarne l’exacte inverse, et radicale, de l’Idée de Libéralisme ? Le but du communisme pourrait être envisageable comme celui d’abolir cette perception de l’autre comme un objet: l’Idée de Communisme ne peut fonctionner que si l’autre est perçu comme une subjectivité de statut et de dignité égale à la sienne propre. Elle serait donc un expédient tout indiqué contre la libéralisation excessive de notre psychisme.

Si nous précisons bien que nous entendons Idée au sens hégélien du terme, c’est parce qu’il ne s’agit pas ici de militer pour un communisme effectif et radical, mais pour proposer l’hypothèse qu’une tension vers l’Idée de Communisme, qui mobiliserait les esprits dans le sens inverse de leur tension actuelle, pourrait éventuellement agir comme une thérapie contre l’objectification excessive de l’altérité. Il s’agit donc avant tout de retrouver un équilibre, et nous n’entendons par là rien de plus radical. Car nous entendons biens que l’appréhension du monde par la conscience nécessite une relation sujet-objet. Il n’est pas question de remettre en cause l’acquis kantien d’une conscience créatrice d’objets, mais de limiter la fonction d’objectification à la seule conscience, là où nous craignons que cette fonction ne contamine l’Inconscient et les relations fondamentales du psychique entre Conscient et Inconscient.

NOTES

1. Nous avons choisi le terme d’objectification car il exprime mieux cette activité de création d’objet. Le terme objectivation comporte l’idée d’une redirection, de l’action de donner une perspective du regard ou de la pensée, qui est étrangère à notre propos. Ce qui nous importe, ce n’est pas ici le choix d’objet, c’est-à-dire la désignation de l’objet, mais le fait antérieur de réduire l’autre à l’objet, c’est à dire de nier le statut de conscience-autre de l’altérité. Puisque nous en appelons au solipsisme, un passage par Descartes paraît nécessaire: le moment clé où la conscience plongée dans le solipsisme du cogito (Méditation deuxième, [14]) se demande si les hommes dehors sont bien des hommes, ou bien seulement des automates, doit être pour notre situation également le lieux du carrefour, du choix entre le don de statut d’objet ou de sujet à l’autre. D’une certaine façon, la problématique est semblable. Descartes juge que ce sont bien des hommes et non des automates qu’il voit, de même que le jetsetter de Rodgers considère, incliné en cela par sa tendance psychique à l’objectification, l’autre comme un objet, un automate. Ironiquement, les fêtards ultralibéraux de Rodgers sont devenus plus cartésiens que Descartes: ils ont étendu la maxime « se rendre maître et possesseur de la nature » jusqu’à faire des autres hommes des automates biologiques dont on doit également se rendre maître et possesseur …

2. Nous entendons la médiatisation au sens ou elle est l’œuvre d’un agent médiateur dont le rôle est d’organiser les savoirs en vue de les transmettre au sujet destinataire de cette médiatisation. Tout notre propos sera de poser l’hypothèse d’une introjection de cette instance médiatisante au sein du psychisme.

3. Sur cette question de l’accession à une quelconque forme de réalité nouménale, nous renvoyons à l’essai de Zizek, « Cogito et neurosciences: sujet cartésien versus théâtre cartésien », in Quatre variations philosophiques sur thème cartésien, Germina, 2010.

4. « L’objet petit a est tout autant la cause du désir qu’il est simultanément la cause du maintien du désir dans un état de manque paradoxal, où le sujet persiste à manquer de ce qu’il désire au moment précis où il obtient pourtant ce qu’il désire. C’est pourquoi le manque est constitutif du désir, celui-ci demeure en quête de l’objet-cause manquant, au moment paradoxal où le désir obtient ce qu’il désire ». Raoul Moati in Symptomatologie de l’Esprit: La courbure de l’intentionalité et la liberté, International Journal of Zizek Studies Vol.3/3, 2009.

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