X. Moralisme esthétique et travail de la civilisation

5 avril 2011

Terry Rodgers, Resting On Her Laurels, 2006 

L’ambition de cet article sera de confronter une lecture du Malaise dans la civilisation de Freud avec l’article de Ruwen Ogien Sexe et Art, l’invention du moralisme esthétique (consultable ici).

I. Dans son article de 2006, Ruwen Ogien, le théoricien de l’éthique minimale, propose une critique du concept de moralisme esthétique. D’obédience analytique, Ogien consacre à la question un traitement des plus austères. Même si nous devons reconnaître la qualité évidente de sa réflexion, nous devons confesser une certaine insatisfaction quant au traitement de fond: qu’en est-il des rouages sous-jacents ? Une telle problématique n’est pas que simple affaire de critères éthiques appliqués, elle doit-être (surtout si elle touche à la sexualité) portée au stade de problème par des mouvements -psychiques, sociaux, politiques, religieux- qui sont déterminants dans la résolution même qu’on peut espérer proposer.

Ogien se concentre sur les deux postulats du dogme du moralisme esthétique, pour essayer de montrer en quoi, selon un éthique minimale, ceux-si s’avèrent infondés. Ces deux postulats sont les suivants:

1.Les représentations sexuelles dites « artistiques » sont bonnes, les représentations sexuelles dites « non artistiques » sont mauvaises.

2.Les représentations sexuelles qui cherchent à produire un « sentiment esthétique » sont bonnes. Les représentations sexuelles qui cherchent seulement à exciter sexuellement sont mauvaises.

Dans les lignes qui suivent, nous essayerons de proposer une lecture psychanalytique du moralisme esthétique, pour en faire émerger des enjeux différents de ceux saisis par Ogien.

II. La question de la distinction entre représentations artistiques et non-artistiques touche essentiellement la problématique de la valeur rédemptrice de l’art. Pour Ogien, l’art est sensé, pour les tenants du moralisme esthétique, offrir une « compensation » à la crudité sexuelle qui en annule en quelque sorte l’obscénité. « Bref, dans tous ces cas, l’Art est supposé offrir une sorte de compensation morale. Il annule, en quelque sorte, le caractère répugnant des représentations sexuelles explicites et non simulées. Il y a quelque chose de « sale » dans ces représentations. Heureusement, il existe un puissant « détergent moral » pour nettoyer les taches, si on ose dire : c’est l’Art ! » La question de l’objectivité d’un tel pouvoir rédempteur de l’art est formulée immédiatement par Ogien, mais il semblerait qu’il faille aller un peu plus avant dans l’analyse du postulat. D’une manière générale, ce qui différencie de manière substantielle les représentations artistiques et non-artistiques de la sexualité, c’est la médiatisation (au sens d’une médiation opérée par un agent). La représentation artistique de la sexualité fait passer la crudité du sexuel par la médiatisation de la forme artistique: que l’œuvre d’art ait pour but de faire réfléchir ou de provoquer un sentiment esthétique, il est certain que la conversion du sexuel en objet artistique retire ce sexuel d’une relation directe avec le spectateur-consommateur. C’est cette relation directe que l’on retrouve dans la représentation non-artistique: le face à face direct avec le sexuel qui le prédisposerait à devenir objet de jouissance « lascive », puisque la jouissance esthétique est impossible. On peut néanmoins contester le fait que cette médiatisation soit là ou ne le soit pas du tout, et poser l’hypothèse qu’il est davantage question de gradation dans la médiatisation. Mais plus radicalement, le fait même que le sexuel passe par la médiatisation d’un enregistrement ou d’une représentation élaborée activement devrait nous détourner de l’idée d’absence de médiatisation. Même une production pornographique passe par la médiatisation de la caméra et du support vidéo, et la jouissance que l’on pourra en avoir ne pourra être basique et immédiate (au sans littéral de non-médiatisée). Quant à savoir si l’on doit distinguer la médiatisation artistique et la médiatisation technologique, là non plus, l’argument ne va pas de soi: la médiatisation artistique est-elle déterminée, selon une sensibilité duchampienne, par la décision souveraine du créateur qui pose sa médiatisation comme artistique, ou par autre chose (suivant Danto, par une décision institutionnelle du monde de l’art, suivant Goodman, par le fonctionnement symbolique) ? L’absence de consensus en ce qui concerne l’acte du faire-oeuvre nous interdit en tout cas d’user de la distinction artistique/non-artistique comme mécanisme discriminatoire.

On se demandera en effet ce qui peut nous pousser à considérer de manière objective une production médiocre comme Avatar (dont le seul argument de vente fût la qualité technologique) d’une superproduction pornographique présentant les mêmes qualités technologiques pour seul argument, à défaut de posséder les moindres qualités artistiques. De même, on se demandera ce qui différencie les photographies quasi-pornographiques de Ed Fox (jugées unanimement comme artistiques) d’une médiocre production pornographique obtenue par les mêmes moyens.

De cette manière, il semble que nous ayons prolongé suffisamment la réflexion sur le terrain qui est celui d’Ogien. Mais là où la psychanalyse peut entrer en jeu, c’est lorsqu’on envisage le pouvoir « rédempteur » de l’art comme pouvoir de sublimation. Car qu’est ce qui sauve la représentation artistique de l’écueil du pornographique, si ce n’est cette capacité à retirer au spectateur tout pouvoir de jouissance basiquement physique du sexuel ? Lorsque John Currin représente en peinture des actes sexuels que seul le médium arrache à la pornographie, il interdit, par le résultat « objet artistique », que le spectateur jouisse de sa production comme objet pornographique. Ce qui se passe dans la rédemption artistique, c’est l’interdit fondamental de jouir sexuellement qui est intrinsèque à l’œuvre d’art. C’est bien parce que la sexualité trouve dans l’art le moyen de se vivre autrement que sur le mode de la jouissance immédiate que la représentation artistique du sexuel est non-seulement tolérée, mais en quelque sorte magnifiée: un tel art travaille dans le sens de la civilisation: il permet au sexuel le plus explicite de se voir inhiber quant à sa réalisation physique, ce qui constitue la plus grande des victoires de la civilisation.

III. Le second postulat met davantage l’accent sur la volonté propre de l’artiste et sur l’orientation prise par l’œuvre d’art. Ce qui sera en jeu sera la manière dont l’œuvre elle-même pousse à un certain mode de réception de la part du spectateur. On ne peut évidemment que souligner la subjectivité d’un tel critère, mais nous choisirons, là encore, de ne pas rester à un simple niveau de questionnement éthique. Car dans cette nouvelle distinction se dévoile encore plus clairement le travail de la civilisation dans l’élaboration des critères de jugement esthétiques et moraux. Seules sont donc bonnes, selon les partisans du moralisme esthétique, les représentations qui ne génèrent aucune excitation sexuelle chez le spectateur, c’est à dire, qui ne génèrent aucune dépense d’énergie psychique. C’est-à-dire encore, ne sont bonnes que les représentations qui ne sont pas susceptible de retirer au spectateur une énergie psychique qu’il pourrait employer autrement à l’élaboration de la civilisation.

Ogien lui, n’envisage la question que sous l’angle logique de la trop grande importance accordée au sexuel par rapport à d’autres sentiments. Pour lui, rien de différencie à priori le rire de l’excitation sexuelle, les mettre sur deux plans différents serait le signe d’un jugement pré-formulé sur le statut particulier du sexuel. Un tel raisonnement, trop attaché à des questions de logique formelle, méconnaît les véritables données du problème. Le point de vue psychanalytique nous encouragerait au contraire à mettre le sexuel sur un plan différent, ou, pour être plus précis, à accorder à la question du sexuel une importance primordiale (car détacher le sexuel des autres considérations serait impossible pour une psychanalyse à tendance clairement pansexualiste). Chez l’homme, la pulsion de vie, la libido, est un moteur de la vie psychique, et sa sphère d’influence est incomparablement plus étendue que celle de sentiments qui ne sont pas à proprement parler des pulsions.

Pour reprendre l’exemple précis de Ogien, la psychanalyse nous montre clairement en quoi divergent le rire et le sexe. Lorsque Freud se questionne sur le mot d’esprit (Witz), il le définit comme un moyen pour deux inconscients de partager un moment de complicité, qui est superficiel quant à sa forme, mais profond quant au rôle que l’Inconscient y joue. Il conclut sur le fait que le Witz est ce qui rend la vie « plus supportable », et même, dans la cas de l’humoriste, que l’humour est en quelque sorte une victoire narcissique contre l’angoisse de la mort. Ces deux finalités ne vont clairement pas à l’encontre des buts de la civilisation, ce serait même plutôt l’inverse. Dans le cas du sexuel, il n’y a pas de superficialité à proprement parler. Le corps est profondément engagé, de même que l’Inconscient dont le ça regorge de pulsions sexuelles. Ce n’est pas autre que chose que le christianisme affirme lorsqu’il dit que dans la sexualité, les transgressions sont graves parce qu’elles n’engagent pas seulement le corps, mais aussi l’âme. Et Freud a clairement développé le rôle contraire à la civilisation que joue la sexualité lorsqu’elle n’est pas inhibée quant au but.

Ce que nous reprochons donc à Ogien, c’est de ne s’en tenir qu’à des examens de forme logique qui mettent au même niveau des questions que la réalité humaine pose clairement comme différents.

IV. Mais ce deuxième postulat nécessite qu’on en dégage encore les incohérences quant au fondement. Et en particulier, il conviendrait d’élucider ces deux questions:

1. Peut-on distinguer clairement, et dans chaque cas de figure, le sentiment esthétique de l’excitation sexuelle ?

2. Un sentiment exclut-il formellement l’autre, ou ne peut-on pas retrouver ces deux sentiments dans la réception d’un même objet par une même personne ?

A la première question, nous devons bien évidemment répondre par la négation. Le sentiment esthétique n’ayant jamais bénéficié d’une définition fixe et acceptée par tous, nous serions bien en peine de nous accorder de manière définitive sur ce qu’il n’est pas.

A la deuxième question, deux observations s’imposent. Premièrement: dans certains cas, une perception esthétique non-accompagnée d’excitation sexuelle est une perception esthétique ratée. Ainsi, les photographies déjà mentionnées de Ed Fox échoueraient complètement à déployer leur univers si elles n’étaient pas accompagnée d’une telle excitation. Dans leur cas précis, l’alternative serait plutôt « ou bien les deux sont présentes, ou bien aucune ne l’est ». Deuxièmement: l’orientation d’une représentation ne garantit pas la réception. Le spectateur aura toujours sa part de responsabilité dans la manière dont il choisira de recevoir une œuvre. Une œuvre artistique pourra être prise comme objet de satisfaction sexuelle, et inversement.

V. Si nous devions maintenant quitter le champ de réflexion circonscrit par Ogien, nous pourrions nous demander si cette lutte contre la moralisation au sein même de l’ordre culturel peut-elle aboutir, alors même que cette libération semble aller à l’encontre des intérêts de la civilisation. Car la fin du moralisme esthétique signifie la fin de la stigmatisation de la représentation sexuelle crue, ce qui semble avoir pour corrélatif nécessaire un retour du sexuel non-sublimé dans l’ordre culturel. Autrement dit, nous semblons pour beaucoup envisager le retour de la liberté sexuelle comme aboutissement du processus de civilisation, alors que c’est au contraire sur la répression du sexuel que celle-ci s’est construite. Est-il possible de trouver un équilibre entre sublimation et non-sublimation au sein de la civilisation, ou la sexualité non-inhibée quant au but est elle un ennemi irrévocable de celle-ci ? S’il est bien sûr difficile de répondre, nous pouvons éventuellement tirer certaines leçons d’exemples historiques: la décadence de Rome aurait-elle partie liée avec la fin de l’inhibition sexuelle ? Serait-ce la fin de la sublimation qui marquerait le début du déclin d’une civilisation qui en a fait son principal outil économique ?

Deux directions peuvent être envisagées. Premièrement – et c’est sans doute celle vers laquelle l’opinion tend majoritairement – la direction d’un équilibre entre sublimation et non-sublimation, si tant est qu’un tel équilibre soit possible et viable. La seconde direction – vers laquelle nous ne tendons pas, mais qui serait déjà la nôtre – serait une certaine introjection de la médiatisation au sein de l’Inconscient collectif: nous aurions ainsi tendance à envisager l’autre comme objet sexuel à travers la médiation interne (au sens quasi-girardien du terme) calquée sur les moyens normaux de médiatisation. Nous envisageons le corps de l’autre à travers les multiples prismes des magazines, films et autres. D’abord par la médiatisation des supports eux-mêmes, puis, d’une manière plus profonde, par l’introjection des canons des supports de médiatisation. La médiatisation serait donc omniprésente, et mieux vécue puisque non-imposée de l’extérieur, à la manière d’un Surmoi du collectif. C’est cette thèse, la plus probable, qui semble développée dans l’œuvre du peintre américain Terry Rodgers, où la promiscuité sexuelle est annulée par l’objectivation de l’autre. Voir le corps de l’autre comme objet de jouissance pour soi, c’est annuler la subversion du sexuel vis-à-vis de la civilisation, c’est mettre entre soi et l’autre la distance entre sujet et objet. C’est désamorcer tout le pouvoir du sexuel, et par la même occasion, prolonger les problèmes observés par Freud – accession impossible au bonheur, frustration, mélancolie – sans leur donner de réponse …

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