« Cinema is the ultimate pervert art. It doesn’t give you what you desire – it tells you how to desire. »
— Slavoj Žižek

« Je suis assez sceptique quant à des gens comme Žižek, qui expliquent Lacan par les films de Hitchcock. Pardonnez-moi l’expression, mais auparavant, les grands penseurs comme Heidegger et Derrida n’avaient pas besoin de faire les couillons de cette manière »

—Un professeur de l’Université de Strasbourg

Ce sont ici deux camps radicalement opposés qui s’affrontent. D’un côté, Žižek, et plus globalement tous ceux qui s’autorisent le recours à des produits culturels, mainstream ou non, afin d’illustrer, voir de féconder leur réflexion philosophique. De l’autre, le lobby réactionnaire des besogneux rats de bibliothèque, abhorrant tout ce qui ne prend pas la forme d’une édition de référence imprimée sur papier à grain chez NRF. La seule formulation de l’opposition indique déjà où va notre préférence, bien qu’il nous faille nuancer.

Il est une tare universitaire, qui est de faire du Grand Philosophe le référent absolu.

Ferdinand Alquié ne définissait-il pas l’exercice de la philosophie comme le fait « de comprendre en profondeur au moins un grand philosophe » ?

Le cursus universitaire ne tend il pas à forcer l’étudiant à faire le choix d’un philosophe qu’il décortiquera jusqu’à la nausée, dans le but ultime de regarnir sans cesse les rangs de ses spécialistes d’ untel ou d’untel, et de produire un flot ininterrompu de littérature secondaire ? Ce système produit des exégètes, pas des philosophes au sens créatif du terme. Et l’on peut raisonnablement penser que la sacralisation d’un penseur et de ses œuvres n’est qu’un handicap de plus à la réflexion: quels efforts ne faut-il pas faire pour se dédouaner de l’autorité écrasante d’un Husserl ou d’un Heidegger ! Et dans sa pratique, le philosophe universitaire ne fait que lire, relire, comparer les différents textes majeurs, une bien piètre méthodologie. Celui qui veut apporter quelque chose de neuf se fait un devoir de l’exhumer des ouvrages poussiéreux …

A l’inverse, Žižek et comparses suivent un mode opératoire contemporain. Refusant de coller à la figure du philosophe replié dans sa tour d’ivoire entouré de ses précieux ouvrages, Žižek se frotte aussi bien à la psychanalyse qu’à la critique cinématographique. Mieux encore, les deux se rejoignent quelquefois pour un résultat des plus réjouissants: en témoigne le génial « Pervert’s guide to cinema », réussite tant sur le plan visuel que théorique. Žižek est immergé dans l’univers de ses films fétiches, de Hitchcock à Lynch, et y déploie une analyse psychanalytique qui n’est à aucun moment desservie l’image. Cette facilité de circulation entre les divers moyens d’expression (qui nécessite que Wikipédia consacre une page autonome aux productions de Zizek, dont on peut admirer la profusion ici) est un trait saillant de la figure du penseur contemporain, que les vieux professeurs élevés aux conférences heideggeriennes ont du mal à accepter, à défaut de devoir les intégrer.

Avant même de se poser la question de la pertinence et des éventuelles dérives de l’appropriation des nouveaux médias en philosophie, notons tout de même que ce conflit sur les Dos and Don’ts de la pratique philosophique est avant tout un problème générationnel. Certes, Heidegger ne faisait pas le guignol en analysant des films, mais le pouvait-il ? Nous avons déjà pu noter que le grand existentialiste n’a pas su résister aux sirènes de la culture, et rien ne nous permet de dire qu’un Heidegger vivant à notre époque se serait tenu aussi éloigné que possible de toute forme de transversalité culturelle. Nous pouvons même avancer qu’un Heidegger à notre époque est impossible. Le grand philosophe écrivant ses oeuvres à l’écart de tous (oeuvres complètes tellement monumentales qu’elles n’ont pas encore été complètement éditées) est un produit du passé. Plus encore, on ne peut que rire devant la naïveté de ceux qui déplorent les nouveaux penseurs « qui écrivent trop, et trop vite ». Ceux-là mêmes qui dissèquent chaque fragment posthume de Nietzsche, chaque brouillon de Husserl aux archives de Louvain, sont eux aussi à la recherche de nouveauté, et ne font pas autre chose, en faisant les fonds de tiroirs de leurs mentors, que ceux qui lisent les billets d’humeurs de Žižek sur un blog ou dans un article sur internet.

A ceci près que la pensée de Žižek se déploie entièrement dans la présent, accessible à tous, là ou les humeurs et hésitations spéculatives d’un Martin Heidegger ne peuvent être étudiées que rétrospectivement par les besogneux exégètes.

De plus, la figure du grand philosophe travaillant patiemment à son œuvre immortelle, se tenant bien à l’écart du monde, ne sera sans doute plus jamais possible. L’oeuvre immortelle n’existe plus parce que le support papier n’est plus le seul dépositaire du savoir: pour être un penseur du global, il faut s’exprimer de manière globale. Et le penseur solitaire, à l’écart du monde et insensible aux images, est révolu pour de bon, ou tout du moins pour longtemps. Une personne normalement constituée vivant à notre époque a dû être en contact avec un nombre incommensurablement supérieur d’images et d’informations que ce qu’a pu voir un Martin Heidegger il y a moins d’un siècle. Les enjeux de notre époque sont tellement étrangers à ceux des époques précédentes que toute comparaison devrait nous être interdite si elle doit déboucher sur un jugement de valeur.

Si maintenant nous devions formuler quelques réticences vis-à-vis de la transversalité culturelle à outrance, ce seraient celles-ci: bien souvent, la philosophie devient par ce moyen un ersatz de ce qu’elle doit être réellement, elle devient une analyse pédante et pleine de lieux communs, qui s’attache d’avantage à devenir aussi séduisante que le produit culturel qu’elle accompagne, qu’à lieu de chercher la profondeur conceptuelle. Ainsi des vulgarisateurs honnis par l’université (Onfray, Comte-Sponville, Jollien et autres clowns tristes), et des pontes de la philosophie bon marché (Raphaël Enthoven en tête), qui font d’une discipline exigeante une fabrique de soupe conceptuelle. L’autre principal travers étant la « philosophie à toutes les sauces », la philosophie qui pense tout et n’importe quoi. Chaque élément du quotidien passe à la moulinette des fast-thinkers, et donne lieu à des éloges barbants (éloge de l’amour, de la faiblesse, de la fuite, de la marche, du risque, de la gentillesse, du conflit, de la lenteur, de la négligence, du désordre, de la présence, etc. …) et à un nombre incalculable de magazines hors-série sur la philosophie (on citera au passage le Hors-série « Tintin au pays des philosophes » de Philosophie Magazine dont l’intérêt fondamental m’échappe complètement).

Mais entre les conférences heideggeriennes et « Petit déjeuner avec Socrate », ne peut-on trouver un juste milieu ?

ADDENDUM

« What you can imagine depends on what you know. Philosophers who know only philosophy consign themselves to a janitorial role in the great enterprises of exploration that are illuminating the mysteries of our lives. »

Daniel C. Dennett