VIII. Paul-Laurent Assoun: Discours de la méthode pour la recherche en psychanalyse

28 février 2011

« Méthode, Méthode, que me veux-tu ? Tu sais bien que j’ai mangé du fruit de l’inconscient » – Jules Laforgue

Cet article s’intéressera à la contribution de Paul-Laurent Assoun au premier numéro de la revue Recherches en Psychanalyse, sur le thème de la recherche de la psychanalyse à l’université. Elle s’intitule « La recherche freudienne. Petit Discours de la Méthode à l’usage de la Recherche en psychanalyse ». Le texte intégral de l’article (ainsi que le numéro complet), est en libre accès sur cairn.info.

La référence à Descartes, plus qu’un effet de style pompeux devenu lieu commun  du discours universitaire, est dans ce cas précis parfaitement significative. Paul-Laurent Assoun est adepte d’un discours qui fait usage d’idées claires et distinctes, mais qui n’excluent pas l’infinie nuance. Ce qui donne le résultat oxymorique d’ouvrages extrêmement clairs et extrêmement difficiles à la fois, surtout dans la cas de sa monumentale introduction universitaire à la psychanalyse éditée chez PUF. Et de même que le Discours de la méthode cartésien (ou sa version in extenso dans les Méditations Métaphysiques), ce petit opuscule d’une quinzaine de pages à peine est une véritable matrice à concepts, sur lequel il serait bon de revenir régulièrement afin d’en extraire nouvelle matière à penser.

La comparaison cependant s’arrête là. Car ce qui est en jeu dans le texte, c’est avant tout mes modalités d’insertion, dans le monde de l’Université, d’un savoir qui se veut d’une spécificité irréductible. Le discours cartésien se voudrait volontiers au fondement de toute investigation scientifique, alors que notre auteur ici s’acharne à faire valoir que la psychanalyse ne peut ni se réduire à un savoir universitaire parmi d’autres, ni se tenir éloigné d’une Université dans laquelle il a plus que tout droit de cité. C’est là tout le paradoxe d’une discipline qui est à la fois au dehors et pourtant légitimement au dedans du monde universitaire. Périlleux exercice pour nous qui avons moqué dans le précédent article la dialectique de la confusion des termes antagonistes chère à Merleau-Ponty, mais passons.

Il faut être « sanguin dans l’essai, critique dans le travail». C’est de cette remarque de Sigmund Freud que part le raisonnement d’Assoun. Il peut paraître douteux de fonder un discours de la méthode psychanalytique à l’université en se basant sur une phrase d’apparence anodine des Œuvres de Freud, et d’aucun classera dès la première ligne cette production dans un freudisme aux accents quasi-religieux. Ce serait méconnaître la finesse de l’auteur autant que sa capacité critique. Le recours à Freud est la voie nécessaire pour ressaisir la spécificité du savoir analytique. Car de même que la psychanalyse comme discipline est intimement liée à sa découverte par l’homme Freud, la recherche psychanalytique doit se positionner au regard de ce que fût la première recherche en la matière: l’auto-analyse freudienne et la découverte de l’Inconscient.

On connaît le caractère de pionnier, de découvreur, qui fût celui de Freud. L’homme aimait se comparer à un conquistador, à un conquérant, il était celui qui avait résolu l’énigme fameuse, et ce n’est donc pas pour nous surprendre que sa vision de la recherche commence avant tout par une disposition sanguine, fiévreuse, pulsionnelle. Mais à cette première phase succède immédiatement la seconde, qui se veut la phase critique. Car Freud est avant tout un médecin, et sa recherche tient à s’éloigner le plus possible d’une vision du monde (Weltanschauung), qui aurait déjà tout trouvé, et qui ne se donnerait pas la peine de soumettre ses hypothèses à la critique. C’est en ce sens qu’Assoun invoque l’image du Janus, ce dieu romain à double tête, tête fiévreuse et tête froide pourrait-on dire, pour résumer la recherche spécifiquement analytique.

Dans les partie « A la recherche de la recherche », « A quoi bon chercher ? » et « L’Odyssée de l’objet: la méthode », s’opère un glissement progressif, qui part de simples réflexions préliminaires sur la notion de recherche – comportant une subtile analyse des termes – pour aboutir progressivement à une conception de la recherche qui cesse d’être générique pour s’accorder avec le propre du savoir analytique. C’est notamment dans la partie « La recherche dans le champ freudien » que l’auteur introduit dans ce qui n’était que froide et impersonnelle méthodologie la composante proprement sexuelle, véritable clé du savoir psychanalytique, et qui va s’avérer instructive jusque dans la mise en perspective de ce propre savoir: car si le chercheur en psychanalyse scrute le réel en partant de la clé du sexuel, il ne peut à aucun moment faire abstraction de sa propre appartenance à la catégorie de choses qu’il prend pour objet. C’est le propre de la métapsychologie que de nous apprendre que la différence entre normal et pathologique n’est pas différence de nature mais de degré. Pas d’épochè possible pour le chercheur, et c’est pourquoi l’introduction du sexuel va permettre d’effectuer un retour sur soi, puisque le chercheur peut très bien être assimilable à son objet de recherche: lui aussi est un « enfant des hommes » conditionné par le sexuel.

Cette dualité sexuel/textuel, autrement dit pulsionnel/critique, nous pouvons le ressaisir dans la citation freudienne initiale. Il faut être sanguin dans l’essai, dans le risque de l’hypothèse. Le véritable chercheur doit être animé d’une passion qui est tout sauf un intérêt conventionnel, une sensibilité. Ce doit être le fuit d’une pulsion (Trieb), qui pousse à un au-delà de l’état de fait, tout comme le savoir analytique lui-même est allé au-delà des acquis de la psychologie. C’est un mérite certain de Assoun que celui d’affirmer de manière tranchante que l’esprit de recherche psychanalytique doit avoir quelque chose de faustien, quelque chose qui le motive à transgresser les limite rassurantes du pur savoir clinique. Ce qu’illustre fort bien la comparaison Breuer/Freud: ce qu’il a manqué au premier, et pas au second, c’est « un rien de faustien ». Attribut qui n’est sans doute pas celui qu’on exige par dessus tout du chercheur universitaire. On se passerait bien du rien faustien, du moment que le chercheur travaille sans relâche à préserver l’état de fait du savoir universitaire. L’institution, c’est un fait, n’a que rarement produit des conquistadores …

L’autre dimension de la dualité, c’est la capacité critique, celle qui fait que la Trieb ne mène pas aux pires extravagances, mais qu’elle se soumet ensuite au scrutement sans concession de l’esprit d’exigence proprement universitaire. Ce que souligne ensuite Assoun en montrant que ce schéma de la démarche de recherche est une sorte d’analogie de la dernière topique freudienne, où la Trieb correspond au ça, et le critique au surmoi, c’est la liaison irréductible du chercheur, du savoir qu’il déploie et de l’objet qu’il se propose d’étudier. Une telle intrication essentielle ne se retrouve pas dans une discipline telle que la philosophie qui, malgré ses essais de remise en cause radicale des présupposés, ne parvient jamais à faire pointer le doute jusqu’à la recherche du chercheur lui-même. Le philosophe quoi qu’il arrive, semble rester quelque peu opaque à lui-même, il reste toujours dupe des moteurs ultimes de son mouvement de recherche. Pas de pulsion, pas de sexualité, pas de déterminisme. D’ailleurs même les déterministes se font dupes d’une illusion de liberté juste assez flexible pour permettre leur pensée à eux.

Là où le questionnement analytique sur sa propre volonté de recherche atteint son paroxysme, sa plus grande profondeur, c’est quand l’auteur ramène la trieb investigatrice à une répétition de la recherche infantile de l’énigme du sexuel. Le chercheur, toujours seul face à la compulsion de recherche, ne fait que se replacer dans la situation de l’enfant forcément solitaire lorsqu’il se trouve en bute avec le sexuel dans la relation parentale. L’enfant est l’Urtheoretiker, figure oedipienne qui conditionnera plus tard l’être du chercheur, état initial à se remémorer pour penser correctement toute ambition de recherche psychanalytique.

La recherche psychanalytique serait donc en dernière instance cette forme de recherche qui se confronte au réel le plus profond, le plus immédiat pour elle. Loin de n’être qu’une construction intellectuelle, elle se fonde sur la double exigence de la pulsion d’investigation héritée de la sexualité infantile et des besoins du réel, de la clinique. « J’estime que l’on ne doit pas faire de théories – elles doivent tomber à l’improviste
dans votre maison, comme des hôtes qu’on n’avait pas invités, alors qu’on est occupé à l’examen des détails… » La nécessité de penser est donc dictée par un réel pressant, à l’inverse de la recherche universitaire classique qui détermine elle-même ce qu’elle pourrait bien avoir à penser, dans un geste de souverain arbitraire.

Assoun conclut sur l’opposition entre la tradition universitaire, s’appuyant sur des textes, des acquis, des incontournables mentors sacralisés, et entre le savoir analytique dont le fondement même est la trouvaille de l’inattendu. Freud ne s’attendait pas à découvrir l’Inconscient, et c’est seule la compréhension de cette spécificité de la psychanalyse qui peut permettre de se lancer dans une recherche qui ne trahirait pas la nature du savoir qu’elle prétend mettre en œuvre.

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