VII. Maxence Caron: Critique d’une situation critique

26 février 2011

« Si Dieu est mort, tout est permis » – Fiodor Dostoïevski

« I’m ready to go anywhere, I’m ready for to fade
Into my own parade, cast your dancing spell my way,
I promise to go under it » – Bob Dylan

Cet article fait fond sur l’entretien radiophonique entre Maxence Caron et David Mascré, intitulé « Dépasser les pensées de la crise », et datée du 27 novembre 2009.

Dans ce foisonnant entretien, Maxence Caron a l’occasion, en presque une heure et demi, de retracer les grandes lignes de ce qu’il a nommé son Système de l’Éternité, de la Science et du Temps. Le système de la science, c’est celui de Hegel, sujet de sa maîtrise, le Temps, c’est le Zeit heideggerien, sur lequel il a effectué sa thèse de doctorat, et dont il a tiré sa monumentale somme intitulée Heidegger, pensée de l’Être et origine de la subjectivité. Quant à l’éternité, elle est l’expression de son souci de réhabiliter une pensée de la transcendance, mis au ban de la pensée philosophique depuis les balbutiements de la modernité.

Car son orientation spécifique, il la tire d’une profonde aversion pour une pensée contemporaine qui se refuse à penser tout ordre, toute transcendance, et tout immobilisme. Hegel, Heidegger, Derrida, Deuleuze (et même Jean-Luc Marion, dont la présence à la suite de ces illustres nom prête à sourire), passent tour à tour sous le marteau de ce chrétien aux accents nietzschéens ( voir ses « Considérations inactuelles »). Sous quels motifs doivent-ils comparaître ? Celui de satisfaire au besoin moderne post-moderne et outre-moderne de céder à la compulsion de mobilisme. Que ce soit Hegel et son Esprit Absolu qui se relit lui même dans la Phénoménologie de l’Esprit, que ce soit l’Être de Heidegger qui ne se pense que par donation et jaillissement, les modernes n’ont pu envisager les Principes que de manière fluctuante, et donc insaisissable – et par voie de conséquence, se sont refusés l’accession à de tels principes, pour se perdre dans les méandres de l’immanence et ses milles détails insignifiants.

Une posture iconoclaste, et plutôt originale. Maxence Caron a ceci d’intéressant qu’il choisit de ne pas se situer dans l’un ou l’autre camp de la philosophie analytique ou de la phénoménologie, qu’il semble abhorrer tout autant l’une que l’autre. A la première, il ne fait guère allusion, si ce n’est pour moquer sa dénomination même, arguant qu’il est ridicule pour une philosophie de se désigner ainsi alors que toute philosophie ne procède que par jugement synthétique. Critique facile, et aisément réfutable, puisque la philosophie analytique ne fait pas profession du seul jugement analytique, mais que sa démarche se veut une analytique de notre rapport au monde et au langage … A la seconde, il reproche d’être prisonnière du phénomène, de n’être qu’un description infiniment pointilleuse de la réalité immanente, dans une profusion de nuances sensées faire office de concept. Je ne lui ferai pas grief de cette accusation, étant actuellement dans l’accablante obligation d’étudier l’esthétique d’un Merleau-Ponty qui confine souvent à l’horreur. Il est en effet bien pénible de voir qu’il suffit parfois de prendre deux concepts antagonistes, ou clairement distincts, et de montrer, par une écriture des plus allusives et elliptiques, que les deux s’entremêlent jusqu’à la plus totale confusion, pour faire œuvre de phénoménologie. « Le dehors est au dedans, le dedans est au dehors, le dehors se revit et se révèle dans le dedans, qui est aussi la chair du dehors et l’incorpore, etc. … » La citation n’est pas loin d’être fidèle.

Dans cela, Maxence Caron aimerait remettre de l’ordre, rétablir une certaine éthique de la pensée, inspirée du rationalisme scolastique – le thomisme semble revenir à la mode – qui n’aurait pas peur de refuser la transcendance, Dieu, ou en tout cas le Premier Principe. Si je ne peux me permettre de juger la qualité du système qu’il propose, force est de constater que sa critique de ce qu’il nomme les « pensées de crise » n’est pas dénuée de fondement. J’ai souvent eu l’impression que le seul mérite de certaines pensées modernes et contemporaines avait été de fournir des méthodes de pensée et des outils conceptuels, à défaut de proposer des concepts satisfaisants., pour autant qu’il me soit permis d’en juger.

Car il est vrai que la modernité depuis Descartes ne semble qu’une longue décadence de la volonté de penser les principes. Du rationalisme de Leibniz et Spinoza jusqu’à Kant, de Kant à Hegel, et ainsi de suite, chaque grand penseur semble moins enclin à penser la transcendance dans ce qu’elle a d’éternel et d’immuable, préférant lui attribuer quelque mouvement (dialectique ou autre) qui semble la rapprocher toujours plus du changement permanent du monde immanent et corruptible. Pour Caron, c’est le grand cortège de ce qu’il nomme l’héraclitéisme de masse.

Le système de Caron permettrait-il de remédier à cet immanentisme catastrophique qui nous empêche littéralement de produire une pensée digne de ce nom, et qui tient la vérité captive ? Lui-même ne semble le croire qu’à moitié, si l’on se fie à son ton pessimiste. De marasme intellectuel, il avoue volontier avec Heidegger que « seul un Dieu pourrait encore nous sauver »

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