V. René Girard: Objections finales

23 février 2011

Après avoir dépensé une certaine énergie à défendre les thèses girardiennes, il me reste à faire part, pour faire office de clôture, de mes propres objections et réticences. Et ce sur plusieurs registres différents.

En premier lieu, il me paraît important de noter qu’une telle théorie mimétique ne peut que difficilement s’accorder avec une foi chrétienne soucieuse de l’orthodoxie. Nous pourrions demander à René Girard, suivant la distinction de Pascal, si c’est dans le dieu des philosophe ou le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qu’il a placé sa foi. Il ne fait nul doute que c’est dans le premier. Car plier l’Évangile à la théorie mimétique, et faire de la révélation de l’innocence du bouc-émissaire la substance ultime du message du Christ, c’est finalement réduire la prédication christique à bien peu de choses. Fallait-il réellement que Dieu s’incarne et se sacrifie, alors qu’il suffisait d’attendre que Girard élabore son œuvre ? Il est certain que dans un article précédent, nous moquions une objection similaire formulée par René Pommier. Mais nous la formulons dans un autre sens: nous ne voulons pas falsifier la thèse de Girard en inventant des incohérences forgées de toute pièce par une lecture biaisée, mais seulement signaler qu’un christianisme orthodoxe en sa doctrine ne peut assimiler la thèse girardienne. Seul un christianisme philosophique – un méta-christianisme pourrait-on dire – peut faire fond sur un tel déterminisme anthropologique. Car Girard se retrouve au bout du compte dans la  position qui fût celle de Spinoza en son temps: à vouloir défendre une théorie des affects avant tout basée sur la déduction rationnelle, élaborée selon les Lumières naturelles, on en vient toujours à buter contre le texte biblique lui-même. Et dès lors qu’on fait le choix de formuler une hypothèse s’apparentant à « ma propre thèse est ce que le texte biblique formule de manière allusive », on s’expose à l’échec quant à effectuer la jonction entre Révélation et connaissance naturelle. Non pas que cette jonction soit fondamentalement impossible – bien que personne ne l’aie réussie d’une manière satisfaisante -, mais plutôt que chaque interprétation philosophique en vient d’une manière ou d’une autre à être biaisée par la subjectivité de son auteur. Car on s’accorde fort bien sur les réalités explicables par la Raison, mais dès lors que l’on touche à des conceptions métaphysiques, nous tombons rapidement dans le domaine de la croyance. La substance spinoziste, l’Esprit Absolu hégélien, l’Être heideggerien, et pour finir la nature mimétique du désir chez Girard. Certes, on ne touche pas comme dans les autres exemples, les abysses insondables du métaphysique, mais nous sommes suffisamment éloignés du domaine du vérifiable pour que la théorie soit sujette à une déviation subjective. Car c’est le propre du désir triangulaire que d’être masqué, nié, dissimulé, dans le meilleur des cas, malhabilement ou partiellement révélé par les romanciers de génie. Quel fondement solide, dès lors, trouver à une théorie qui pourrait aussi bien être une simple interprétation de plus,  fonctionnant admirablement dans certains cas, beaucoup moins dans d’autres ?

D’où découle naturellement la seconde objection: quelle peut-être la réelle pertinence esthétique d’une telle théorie, alors qu’elle ne peut réellement se déployer que dans l’œuvre d’auteurs ayant réussi, sinon à dévoiler le caractère mimétique du désir, tout du moins à se défaire du préjugé romantique d’un désir souverain, pour revenir à un réalisme brut qui ferait éclater le mimétisme dans toute son évidence réelle ? Assurément, il n’existe que peu d’œuvres de ce genre, et l’analyse esthétique ne pourrait guère se cantonner, dans la plupart des cas, qu’à faire l’inventaire interminables des conceptions faussées du désir et des relations intersubjectives.

Quant à une critique psychanalytique, je ne m’y risquerais pas, et me contenterai de renvoyer à l’excellent travail de Christophe Bormans.

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