IV. René Girard, problème de méthode: comparative ou morphologique ?

22 février 2011

Un autre aspect enrichissant de l’œuvre girardienne est sa méthode d’investigation. En effet, celle-ci se propose d’aller à rebrousse poil de l’habituelle méthode consistant à énoncer une thèse et à simplement l’étayer d’exemples judicieux, voir de répondre d’avance à quelques objections inévitables. Cela est d’usage en philosophie: on cherche à plaquer une thèse sur la réalité, avec plus ou moins de réussite, et l’on cible les endroits stratégiques où la cohésion entre théorie et réalité est nécessaire pour faire valoir ces thèses. Et souvent, nous soufflerait Nietzsche, on se donne d’avance les éléments de légitimation de la thèse.

Ou bien, en bon anthropologue, ou ethnologue, on utilise une méthode comparative, on écume les faits, on les confronte, et l’on tente d’en sortir une thèse qui s’accorde à l’ensemble sans trop défigurer chaque cas particulier.

La méthode de Girard est différente. Certes, il le dit lui-même, sa thèse est née d’une conviction qu’il a eu à la lecture de Cervantès, et qui s’est vue confirmée par de nombreux autres exemples espacés en terme de lieu et de temps. C’est par une analyse comparative qu’il a pu ébaucher une théorie du désir mimétique. Mais une fois acquise cette esquisse de théorie, il a fallu lui donner le développement qui fût le sien, la rendre aussi fonctionnelle que possible.

Cela, il y est parvenu au moyen d’une analyse morphologique. Cette analyse lui a permis de développer la théorie d’une structure du désir (la structure triangulaire), de la fractionner en diverses instances clairement définies (sujet désirant/médiateur/objet), puis de faire varier divers paramètres relatifs à chaque instance en particulier, puis aux relations entre les instances. L’introduction de la médiation interne et de la médiation externe est une première distinction de paramètres. C’est un paramètre qui prend en compte la distance hiérarchique entre l’instance sujet et l’instance médiateur. Le paramètre de substitution en est un autre. En définissant la translation d’un sujet désirant vers le rôle de médiateur, il permet de comprendre le masochisme et le sadisme. Et ainsi de suite, l’application de la méthode morphologique permet à Girard de faire l’inventaire de toutes les configurations possibles de son désir triangulaire. C’est pourquoi il peut atteindre une telle puissance d’explication des phénomènes divers cités dans ses ouvrages (d’ailleurs, Girard a toujours clamé cette puissance explicative comme le point fort de sa théorie). Ainsi, si nous éprouvons face à la thèse girardienne le même sentiment que face à une vision du monde (Weltanschauung), ce n’est pas pour autant qu’il faut assimiler les deux: la vision du monde s’applique à tout parce qu’elle est extrêmement générale et vague, qu’elle s’appuie sur de grands principes qui sont tout sauf explicatifs, alors que la théorie mimétique possède à la fois la précision (relative) quant à ses fondements, et la puissance d’explication dûe à l’analyse morphologique.

la force de Girard, du point de vue méthodologique, c’est de tirer avantage de la méthode morphologique sans pour autant se perdre dans une sur-fragrmentation des instances du désir. Certes, il avoue souvent lui-même qu’entre les différents exemples archétypaux qu’il formule, existent une infinité de possibilités, c’est à dire de configurations dans la relation entre les instances. Mais ceci ne nuit jamais à la clarté du propos: les exemples significatifs permettent de saisir la thèse sans pour autant l’épuiser: souvent, elles correspondent à des situations du désir triangulaire qui ont été notées de manière quasi-inconsciente, ou tout du moins de manière purement descriptive, par les grands romanciers. Ceux-ci ne disposaient pas de la théorie et des ses différentes instances, et ce qu’ils ont perçu du désir triangulaire ne peut être que la partie de l’iceberg qui pointe le plus hors de l’eau. Mais en possession des instances et des idées fondamentales du mécanisme du désir mimétique, nous devenons capables de simuler des relations différentes, qui nous permettrons peut-être de rendre raison de situations auparavant incompréhensibles ou sans lien avec le désir.

C’est là une autre qualité de la théorie mimétique: sa fertilité: en permettant la simulation de configurations nouvelles, et l’application de la structure triangulaire à diverses situations (amour/religion/communication, etc. …), nous ouvrons un champ d’investigation incroyablement grand. C’est ce que la théorie appelle l’espace morphologique: les combinatoires peuvent être infinies, et même nous submerger. C’est pourquoi la théorie girardienne se différencie des autres déterminismes: une infinité de situations possibles, c’est la détermination la plus approchante de ce que nous appelons liberté.

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