I. René Girard: Présentation, objections

14 février 2011

Difficile d’aborder René Girard comme n’importe quel autre auteur. Adulé en Italie et outre-Atlantique, prodigieusement ignoré en France, l’homme laisse peu de chance au lecteur de conserver parti neutre. C’est une chance pour moi qu’un de mes professeurs de philosophie – dont la culture et le goût sûrs doivent être salués -ait eu l’idée d’attirer notre attention sur ce penseur qu’il qualifie de « considérable ». Cela dit avec un certain accent de défiance, comme si l’on touchait, dans la profération même du nom de Girard, un phénomène de pensée qui déchaîne les passions et suscite les réactions les plus violentes.
Mais il ne faut pas longtemps fréquenter l’œuvre pour comprendre le pouvoir de division qu’elle possède. Nous verrons plus tard ce que la conception du christianisme girardienne peut avoir de contestable, et qui lui a valu les critiques les plus acerbes (1), mais force est de constater que Girard non plus n’est pas venu apporter la paix mais le glaive.
Je souhaiterais entamer une réflexion sur les théories de ce penseur singulier en commençant par une analyse de son Maître ouvrage, La Violence et le Sacré, puis la continuer, si le temps me le permet, par des incursions dans sa théorie de la littérature et du christianisme.

Nulle surprise à la lecture de l’oeuvre, c’est bien à une sorte d’apologie – sans connotation péjorative –  érudite et magistralement  menée de sa théorie mimétique que Girard va se livrer. A travers des thématiques aussi diverses que la psychanalyse, les tragiques grecs et le sacrifice, c’est la théorie mimétique qui fait l’unité de l’ouvrage. L’ouverture se fait sur le thème du sacrifice, sorte de perpétuation symbolique d’un happax savamment dissimulé par tous, et qui est au fondement même de tout ordre culturel et de toute civilisation. Le sacrifice, c’est la remémoration sous forme rituelle d’un meurtre originaire, perpétré par toute la communauté sur la personne d’un seul, que l’on retrouve à l’apogée de ce que Girard a nommé la crise sacrificielle. Cette crise sacrificielle naît lorsque les valeurs d’un peuple, auparavant solidement assises, différenciées et admises par tous, commencent à tomber en désuétude, lorsque leur vigueur décroît, menaçant de plonger la société dans une indifférenciation toujours plus grande et plus dangereuse. Cette crise des valeurs, qui met à mal la hiérarchie et bouleverse les rapports de force, accroît les tensions jusqu’à ce que, dans une volonté de sauver la sécurité du plus grand nombre, se fait jour la décision de trouver un dépositaire du malheur à venir, un bouc-émissaire, un pharmakos, dont le meurtre unanime soulagera les tensions devenues insoutenables, et restaurera l’ordre dans la communauté. Un tel meurtre originaire, sous des modalités différentes, doit pouvoir se retrouver à la base de tout ordre social.
Dans cette perspective, le sacrifice est une perpétuation du meurtre originaire, qui vise à retirer des bienfaits semblables à ceux acquis par le meurtre originaire, mais en prenant des risques moindres. Ce schéma crise/meurtre unanime/restauration, Girard le décèle aussi bien dans les tragédies grecques (Les Bacchantes, Oedipe Roi, Les Trachiniennes) que dans les récentes observations ethnologiques.

Ce qui se joue de manière souterraine, c’est l’action du désir mimétique qui met en branle la crise sacrificielle. Chaque membre du groupe étant mû par un désir qui se calque sur celui de l’autre, des rivalités se font jour, qui s’aggravent jusqu’à ce que tous menacés par le basculement dans la violence indifférenciée, les hommes se voient acculés au choix d’une victime expiatoire sur qui toute la violence sera transférée unanimement, pour ensuite s’apaiser, et laisser place à un ordre culturel nouveau.
Cette action « universelle » du mimétisme, qui permet d’expliquer tant les observations ethnologiques que la psychologie des grands romanciers (Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961) est sans doute l’aspect de sa théorie qui irrite le plus. La pensée moderne ayant fait son deuil de la recherche des grandes vérités, on ne s’étonnera pas qu’un Girard qui fait l’apologie de la vérité chrétienne et dévoile les origines de la culture fasse tâche au sein de l’époque. Malheureusement, nombreux sont ceux qui ont oublié quelle était l’indignation de Platon dans son Lachès:

« Comment ! Lysimaque; est-ce l’avis du parti qui a la majorité que tu veux suivre ? »

Attitude à laquelle Girard lui-même fait écho lorsque dans une interview, il justifie son soutient à Benoît XVI d’un provocateur

«  S’ils sont tous contre lui, c’est qu’il doit avoir raison ! « .

La position du seul contre tous lui innerve autant son œuvre que sa vie privée …

J’aimerai avant tout m’attacher à réfuter certaines critiques formulées à son encontre, avant de passer à une méditation plus positive de sa pensée. Et pour commencer, j’aimerais en appeler au bashing de René Pommier, qui semble penser qu’il emploie mieux son temps en raillant les œuvres des autres qu’en élaborant la sienne, ou à méditant celle d’un tiers plus talentueux, en dernier recours.

Celui-ci objecte tout d’abord que le désir mimétique se fonde sur une sorte d’impossibilité logique, puisque si tous copient le désir de l’autre, qui le premier homme désirant a-t-il bien pu copier ? Une objection des plus absurdes, à laquelle on peut esquisser au moins deux réponses: premièrement, cet argument est opposable à tout essai d’explication portant sur les choses premières ou sur les entités métaphysiques, étant entendu que notre monde est fini, et que toute conceptualisation de son commencement se heurte inévitablement à un constat absurde: il y a eu un commencement. Mais qu’y avait-il avant ? René Pommier ne fait que transférer un vieil argumentaire visant à réfuter la causalité en la voyant comme une régression à l’infini dont on ne peut discerner le commencement absolu. A ce compte là, autant arrêter tout de suite de philosopher, car jamais l’on expliquera du fini par du fini, du commencement absolu par une cause antérieure. Nous sommes donc en présence d’un beau sophisme. Deuxièmement, les découvertes de la psychanalyse ont mis au jour une mécanique du désir qui prend racine dans la satisfaction première d’un besoin primordial, la faim, et qui enclenche une mécanique de désir-satisfaction- élection d’un nouvel objet de désir, expliquant ainsi que le désir ne descend pas du ciel, mais qu’il est en quelque sorte le fruit d’une « mise en route » de l’appareil désirant chez le nourrisson par l’action nourricière de la mère. Mais encore une fois, lorsqu’on s’appelle René Pommier et qu’on refuse également les thèses freudiennes, notre argument est forcément destiné à tomber dans l’oreille d’un sourd. (2)

Qu’à défaut d’accepter la réponse freudienne, on accepte au moins la réponse métaphysique: cette seconde offre des conclusions sans appel. Ne parlons même pas du fait que les textes de Girard sont des ouvertures intellectuelles sur le désir mimétique plutôt que son exposition scientifique exhaustive et apologétique. Chercher la petite bête ontologique, c’est faire une lecture malveillante en prenant le texte pour ce qu’il ne prétend pas être. Un développement plus rigoureux laisserait sûrement voir que le désir mimétique ne se base pas exclusivement sur le désir de l’autre, mais qu’il gouverne une constellation d’affects qui ne lui sont pas nécessairement liés de manière directe.

Second argument de Pommier: l’aspect contagieux de la violence, qu’on enraye par le sacrifice, ne serait qu’une fiction. Le sacrifice sert à apaiser les dieux, et non les hommes. Malheureusement, un auteur ne peut jamais se prémunir contre une lecture malveillante, qui se fait exprès imbécile et littérale afin de créer des erreurs là où il n’y en a pas. Pommier se place volontairement sur un autre plan de lecture: pour lui, la véracité de la conception classique du sacrifice est un axiome à l’aulne duquel on devrait juger la théorie de Girard. Mais cette théorie se veut expressément une vision plus en profondeur que la version anthropologique classique, elle cherche à fonder une méta-anthropologie, qui montrerait que sous les apparences de la première se dissimule une mécanique parfaitement compréhensible, et qui ne doit rien à l’irrationnel de la divinité. N’allons pas plus loin là-dessus, signalons la bêtise d’une lecture qui se donne des allures de dialogue, mais qui ne laisse pas même le bénéfice du doute à son interlocuteur.

Troisième argument: Girard prétendrait être celui qui, par sa théorie mimétique, vient révéler pleinement le sens des paroles du Christ, ce qui mènera pommier à choisir comme titre d’un article pamphlétaire: « René Girard est le Messie et Jésus-Christ est son prophète ». Une telle attitude ne nous fait que ressentir comme plus pressant le besoin d’inventer un point Godwin pour ceux qui brandissent comme argument disqualifiant le « complexe de Dieu ». Permettons-nous de rappeler que Girard s’inscrit dans une certaine filiation, comportant des noms prestigieux (pas tant certes, que celui de Pommier), qui attestent d’une constitution progressive de sa théorie mimétique. Pensons à la théorie de l’imitation des affects, que Spinoza avait déjà eu l’audace, quelques trois cent cinquante ans avant Girard, d’appliquer aux Écritures Saintes dans son Tractatus theologico-politicus. Ou encore Freud, qui dans Totem et Tabou, pressent de manière unique le rôle d’un meurtre originaire – omission d’autant plus impardonnable pour Pommier qu’elle constitue un chapitre entier de La Violence et le Sacré, cherchez la mauvaise foi … Puisque Pommier apprécie tant la critique, une soumission de son argumentaire à une généalogie nietzschéenne ne devrait pas lui déplaire. Son argument du messianisme de Girard ne se fonde-t-il pas sur quelque présupposé savamment caché ? Car ce que Girard se propose, c’est d’atteindre une espèce de vérité rationnelle selon les seules lumières naturelles, position corroborée par son insistance sur le fait qu’il faut juger de sa théorie mimétique au regard de sa pertinence explicative uniquement, sans faire entrer en ligne de compte la moindre considération religieuse. Le problème est que Pommier présuppose secrètement qu’une telle accession à la vérité – ou à une esquisse de vérité – est impossible, étant entendu que la vérité est le privilège exclusif de la Bible ( à quand une critique de la raison scientifique comme « messianisme matérialiste », histoire de camper au moins la position jusque dans ses extrêmes …?) Encore une fois, c’est le dialogue de sourd, mais un tel fondationalisme est tout autant sujet à caution que l’entreprise rationnelle de Girard.

Arrêtons-nous à ce point, puisque nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, ni à faire une apologie de la pensée girardienne. Contentons nous simplement de déblayer un chemin parsemé d’arguments spécieux. Quant à la remise à la mode d’une telle écriture pamphlétaire, ne devrait-elle pas nous faire constater qu’à l’heure de la critique généralisée, le mimétisme est plus que jamais manifeste, jusque dans les écrits de ses plus fervents détracteurs ?

(1) On visitera pour s’en convaincre le site personnel du plus qu’enragé René Pommier
http://rene.pommier.free.fr/girard05.html

(2) Remarque postérieure: Sur ce point, je dois bien confesser l’inconséquence de ma réflexion, puisque l’objection de René Pommier trouve une réfutation bien plus simple selon l’idée suivante:

Il n’est absolument pas nécessaire de chercher qui imite qui en termes de chronologie, de chercher le « premier », celui qui aurait croqué la pomme de l’imitation pour la tendre aux autres, puisque  le désir mimétique est une projection fictive, une construction de l’imagination qui se fonde non pas sur les mérites réels que possède l’autre, mais sur son propre manque ontologique, sur le constat de sa propre inconsistance, de son manque-à-être. L’imitation n’a pas besoin d’un premier qui fait choir le premier domino, entraînant tous les autres dans une spirale imitative, puisque chaque homme est intrinsèquement porteur d’un manque ontologique qu’il va par nature tenter de recouvrir par l’imitation. De plus, Girard affirmant bien que dans le mimétisme la chronologie est certainement la donnée la moins fiable, puisque chacun la subvertit pour affirmer l’antériorité de son propre désir, il est illusoire de questionner les hommes sur l’identité du premier alors qu’ils s’avèrent tous menteurs.

Cette correction, je l’espère, contrebalance les aspects plus brouillons de cet article où ma rigueur d’analyse était encore loin d’être suffisante. Quoi qu’il en soit, si elle doit avoir quelque incidence sur la manière dont on doit en user avec la critique de Pommier, ce ne sera que pour accentuer la faiblesse de cette dernière. Nous apparaît un Pommier bien plus coupable de légèreté conceptuelle, puisque son objection se résorbe d’elle même lors d’une lecture correcte des cinquante premières pages de Mensonge romantique et vérité romanesque. On ne pourra donc guère tirer de la pensée de Pommier autre chose que cette morale, dont la révélation ne méritait sans doute pas tant d’effort littéraire: mieux vaut s’assurer d’avoir lu correctement un auteur avant de rédiger un essai à charge. Et accessoirement cette seconde, que confondre exaspération face au succès d’un autre et motivation purement intellectuelle donne rarement de bons ouvrages …

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